De très belles histoires, mystérieuses comme les Rousses et les Roux le sont
SYFOURNEL
LA PARISIENNE
Au petit-déjeuner, la rousse s'installe sur sa chaise comme le rêve d'un renard qui a évité toutes les bagnoles de toutes les quatre voies de toute la planète, contente d'être là, souple et chaude devant son thé fumant.
Son œil vert plonge dans l'infini, alors que sa tête, un peu penchée en appui sur sa main blanche, repose, laissant les flots sanguins de sa tignasse inonder l'air blafard du petit matin.
Elle est un nid où se pose le jour naissant. Sa bouche ne nourrit pas son corps lunaire, elle absorbe l'univers...
LA BRETONNE
Un vent chaud soufflait depuis plus d'une semaine. Curieuse chose que ce vent printanier en plein cœur de novembre, qui s'infiltrait par toutes les fentes de la maison. C'était comme si des vipères de chaleur se glissaient sur les choses et les gens, puis repartaient saoulées de ces présences matérielles. Un vent comme une caresse, comme une promesse.
Anne, à sa fenêtre, n'arrivait pas à croire les sensations que cela lui procurait. Un mélange de douceur comme du miel et d'érotisme comme l'haleine d'un homme. En ce petit matin de ses soixante quinze ans, elle avait, dans ce vent qui soulevait ses cheveux défaits, un air de jeunesse. Les yeux fermés, les mains bien calées sur les rebords de la fenêtre, elle humait en cherchant à se convaincre que ce n'était qu'un songe, car il n'est pas permis dans la morale bretonne de jouir ainsi, d'être vivante dans cette vallée de larmes. Elle resta accrochée là encore quelques instants, suspendue entre enfer et paradis, avant de rouvrir les yeux.
Elle le vit, penché sur la terre, à genoux comme priant. Ses gestes vifs et précis, rythmés par ses muscles longs qui tendaient sa peau brune, abattaient son piolet dans l'argile sèche. Ses cheveux sombres et ondulés battaient au vent sur ses pommettes hautes, laissant paraître par instant son regard de félin.
Anne, dont les cheveux roux avaient depuis longtemps laissé place au blanc des ans, eut soudainement honte de cette chaleur qui lui montait du ventre. Elle referma les volets pour ne pas crier. Elle fit machinalement un signe de croix et alla se jeter un peu d'eau fraîche au visage.
On frappa à ses volets. Son sang ne fit qu'un tour : ce ne pouvait être que lui. Elle n'osa pas bouger. On frappa à nouveau. Elle entrevit son visage dans le miroir, elle était encore belle mais si vieille. Son cœur battait à tout rompre. On frappa encore. Elle se rua vers les volets et les ouvrit brusquement. Le jeune homme eut un mouvement de recul puis, reprenant contenance, fit un large sourire.
Pendant un moment, elle ne vit que ses dents, ses lèvres charnues, sa peau de bronze puis, se ressaisissant, elle dit sèchement " - " Qu'est-ce que c'est ?".
- " Excusez-moi de vous déranger, Madame, mais avec ce vent, fit-il d'une voix grave et profonde, il fait soif."
Son regard bleu restait planté dans son regard noir, sans qu'elle put s'en détacher. Elle n'avait entendu que la musique de sa voix mais pas les mots. Elle ne bougeait plus. Le jeune homme se rapprocha un peu inquiet.
- " vous allez bien madame ? ",demanda-t-il en posant sa main sur la sienne.
Elle retira sa main comme si elle brûlait.
- " C'est de l'eau que vous voulez ? "
Il ne put s'empêcher de sourire comprenant l'émoi qu'il avait causé, touché par tant de sauvagerie dans la retenue.
- " Oui, de l'eau" fit-il d'une voix douce.
Il but puis, par délicatesse, posa le verre sur le rebord de la fenêtre, dit merci et retourna à son piolet.
Anne le regarda s'éloigner, elle aurait voulu lui courir derrière comme la dernière des catins mais, sage, elle s'en retourna dans la maison.
Tout au long de la matinée, elle s'affaira ne pouvant s'empêcher de jeter un œil à la fenêtre pour voir s'il était toujours là. A chaque fois, il y était et sa présence la bouleversait de plus belle.
Sur les coups de midi, elle n'y tint plus. Le vent avait encore tiédi et il tapait toujours sur ses cailloux sans s'en soucier. Il était maintenant torse nu. Il fallait qu'elle lui parle. Elle sortit et alla à lui. Il s'arrêta et la regarda venir avec le même sourire enfantin.
- " Vous avez peut être faim ? " se hasarda-t-elle.
- " Heu... Oui… merci." fit-il en se levant.
Elle repartait déjà vers la maison, furieuse de sa maladresse. Il essuya la sueur sur son corps ruisselant, remit son t-shirt et la suivit jusque chez-elle. La porte était grande ouverte et, dans l'embrasure, Anne le regardait.
Il entra...
L'IRLANDAISE
Rousse,
Sur le piédestal du charnel
On t'a fait une peau de lait.
Moi qui suis chat
Je ne m'en lasse pas.
Rousse,
Tes yeux sont des percées de ciel
Ou des marais sauvages
Dans le feu végétal.
Rousse,
Lande ondulante d'incarnat,
Mots de sang qui empourprent mes joues,
Te damnant dans le trèfle d'Irlande.
LA JAPONAISE
Le temple enflammé de soleil,
La lune parsemée de rouges-gorges,
La femme dissimulée d'automne.
L'INDIENNE
Pat O'Hara saignait. Son crane fendu à l'os laissait couler de lentes goulées de vermillon dans la rouille de sa tignasse d'Irlandais.
Engagé de force dans les armés de sa majesté, il avait survécu mais, cette fois-ci, il avait échappé de justesse au guet-apens des coloniaux. Il se demandait encore comment ? "Luck of the Irish" aurait persiflé ses supérieurs anglais. Ce n'était qu'un sursis ; la vie s'enfuyait de sa tête.
Le craquellement des brindilles au milieu de cette forêt lui indiquait que ses ennemis n'avaient pas lâché prise. Sa pensée avait de plus en plus de peine à s'organiser. Les images se pressaient... S'enterrer dans les feuilles... Sa mère, debout dans la lumière du jour, comme un ange de feu... Une biche avec une croix entre les bois... Des mains d'enfants ruisselant du suc des framboises sauvages... Puis... Le sang dans ses yeux, un voile rouge, un sifflement dans l'air, des cris et... Rien. Danse folle d'une chute dans le vide, le vide qui happe !
-" Où vais-je diables du Connemara ? Je tombe et je monte !"
Quand ses yeux se rouvrirent, une fumée âcre montait vers un trou de lumière. Pat O'Hara toussa et comprit qu'il vivait encore. Toutes les cloches de Dublin lui sonnaient dans le beffroi. Redressé sur son séant, il vit qu'il était dans ce qu'il croyait être un terrier. Un encens à l'odeur de curé brûlait dans la pièce comme à Pâques dans les églises.
La paroi s'écartela. Une silhouette s'y découpa dans la lumière du couchant : une femme à demie nue, garnie de plumes. Elle s'avança, se pencha vers lui et dit dans un gaëlique ancien : " Tes pas t'ont mené à mi-chemin du paradis avant que le diable ne sache que tu étais mort."
Pat qui avait perdu cette langue dans ses errances londoniennes crut remourir en l'entendant.
-" Par Saint-Patrick, où suis-je ?"cria-t-il.
Pour toute réponse elle prit sa main et l'attira au dehors. Il vit d'abord la mer puis les remparts de pierres rouges qui formaient une citadelle naturelle inaccessible et... Partout des sauvages avec tout l'attirail. De stupeur sa main nerveuse passa sur sa tête qui était à présent rasée sur un côté : tous les impies, tous, étaient roux, rasés sur un côté de leur tête, des plumes en bouquet volant au vent chaud de l'été.
Il se tourna vers elle. Bien que ses pommettes hautes, son nez aquilin et ses lèvres épaisses fussent ceux des païens, ses yeux couleur de trèfle, ses cheveux d'incendiaire autonomiste et les taches de son sur toute sa peau étaient de l'Érin.
Les yeux de Pat n'étaient que questions. En guise de réponse, elle l'entraîna vers une grotte au fond du village. Il la précéda et, là, couché sur son flanc, à peine éventré, il vit le curragh.
Note de l'éditeur : Le curragh est un bateau léger des côtes ouest de l'Irlande. Actuellement, il est généralement fabiqué de lattes de bois, recouvertes de toiles enduites de grésil. Sa longueur varie de 4 à 7 mètres et sa largeur entre 1 mètre et 1 mètre 50. Très marin, il se manœuvre aux avirons, par deux ou trois rameurs.
Ses ancêtres auraient été recouverts de peaux de bœuf graissées. Plus grands, ils devaient supporter un ou deux mats et des voiles. Ils auraient servi notamments à transporter les moines évangélistes irlandais vers l'Europe aux Vè et VIè siecles.
LA MYTHIQUE
Une sirène incendiaire
le feu au lac
et ce gros poisson pompier qui veut se l'avaler.
Rousse aquatique dont le chant n'attire même pas les feux.
Ulysse est passé les oreilles bouchées et moi, je te regarde, je te regarde et je te sauve par mon amour imaginaire.