17 janvier 2005


LE PLAISIR ROUX


Paul MOMBELLI


Le jeune-homme pressa le pas. Jamais, au grand jamais, il n'avait vu une femme rousse aussi belle. Certes, ce n'était plus une toute jeune femme, il pensa, même, qu'elle pouvait avoir l'âge de sa mère, mais il émanait d'elle un tel charme, qu'il se mit à la suivre comme il l'aurait fait pour une collégienne. Tout en suivant l'inconnue, en marchant légèrement plus vite qu'elle pour s'en rapprocher, il continuait ses évaluations. Il en vint même à la conviction que c'était la plus belle femme qu'il avait vue dans sa vie. Même les stars de l'écran, avec tous leurs savants maquillages et la science des caméramans, qui savaient les mettre en valeur, ne lui avaient jamais procuré un tel sentiment de perfection.
Il ne la voyait plus que de dos, mais ayant acquis la conviction, par expérience, que sa face avant était au moins aussi belle, il se plaisait à admirer les atouts de sa face arrière, que mettait en valeur sa démarche de reine. D'abord, il y avait la chevelure d'une longueur inusitée, qui lui fit immanquablement penser à Mélusine, mais surtout d'une couleur... Ou plutôt d'un panachage de couleurs extraordinaire. Dans une harmonie parfaite, des mèches représentant toutes les teintes que l'on qualifie de rousses, s'étalaient jusqu'au bas de son dos.
Il s'amusa à tenter d'identifier les différents coloris. Du blond vénitien à l'auburn le plus sombre, il parvint à nommer le mordoré, le rouille, l'ambre, le caramel, l'orange, le cuivré, le fauve... Puis il dut se référer à des analogies, avec les couleurs de la carotte, de la feuille morte, de la brique (à ce niveau-là, il sourit en pensant, qu'en Belgique, il avait vu des briques de toutes les couleurs), du setter irlandais... Il en vint à manquer de points de comparaison.
Cette extravagante chevelure ne parvenait pas à dissimuler les formes gracieuses de la dame, un dos et un fessier admirables, mis en valeur par une taille de guêpe, des jambes superbes... Le tout animé d'une ondulation fascinante.

Quand il parvint enfin à son niveau, elle tourna son visage vers lui et lui offrit un sourire radieux, ce qui faillit le figer sur place. En deux sauts, il la rattrapa et lui rendit son sourire.
Ses yeux... Bon Dieu, ses yeux ! Des yeux aux pupilles couleur d'émeraude, brillants d'intelligence, gentiment moqueurs. Mais si les yeux attiraient d'abord l'attention, sa bouche, sous un nez mutin, la retenait par sa sensualité. Le jeune-homme se rendait compte, pour la première fois, qu'une paire de lèvres pouvait détenir une charge explosive d'érotisme, sans rien devoir au collagène.
Il s'aperçut, ensuite, que si l'ovale du visage de la belle rousse témoignait d'une certaine maturité, sa peau n'était marquée d'aucune ride. Pas même son cou n'accusait la quarantaine, qu'il lui avait attribuée au premier regard. Du cou, ses yeux passèrent au buste, parfaitement mis en valeur par le tailleur impeccable qu'elle portait. La naissance des seins, largement apparente, était constellée de paillettes de soleil sur sa peau blanche, qu'il identifia bientôt comme étant de charmantes éphélides.
--- Vous vous livrez à un inventaire détaillé ?
Bien que légèrement moqueuse, comme ses yeux, la voix de la belle inconnue avait une chaleur communicative, qui le fit rougir jusqu'à la racine des cheveux.
--- Excusez-moi... Vous êtes si belle !
--- Ce n'est pas très original, mais cela fait quand même plaisir à entendre.
À la grande surprise du jeune-homme, le sourire de la beauté rousse devenait de plus en plus engageant.

Comment une femme aussi belle pouvait-elle se montrer aussi aimable avec un jeune inconnu, comme lui, qui l'abordait un peu cavalièrement dans la rue ? Pendant quelques secondes, l'idée qu'il s'agissait d'une hétaïre lui effleura l'esprit. Mais il réagit aussitôt en refusant cette idée : Une femme avec autant de classe... Ne pouvait pas être une vulgaire putain !

--- Pour... Pourrais-je vous offrir quelque chose ?
Ils se trouvaient justement devant la terrasse d'un café. C'était la première fois de sa vie qu'il osait faire une proposition aussi directe à une femme, mais celle-ci était unique, une occasion qu'il ne pouvait pas manquer.
--- Volontiers !
Elle éclata d'un joli rire, chantant comme un ruisseau, lorsqu'elle vit la tête qu'il faisait en entendant sa réponse.
--- Vous préfériez que je dise " non " ?
Pour lui, c'était trop beau, il lui sembla être dans un rêve. Il avança, sans dire un mot, vers la première table libre et écarta une chaise pour que la belle inconnue puisse s'asseoir.

Depuis presque une heure, ils devisaient aimablement devant deux tasses de café vides. Le serveur commençait à manifester des signes d'impatience, car la terrasse était pleine de consommateurs et il trouvait que leur table ne se rentabilisait pas suffisamment. Enfin, il prit le taureau par les cornes.
--- Madame et Monsieur veulent-ils encore quelque chose ?
Cette intervention libéra le jeune-homme de l'emprise du charme de sa compagne.
--- Pourquoi pas ! Vous désirez autre chose ?
--- Non, merci, partons ! Je connais un endroit où l'on sera beaucoup mieux pour parler et où personne ne nous interrompra grossièrement.
--- C'est que... Madame, excusez-moi, mais...
L'homme se dandinait d'un pied sur l'autre, étonné lui-même d'être aussi intimidé par une cliente. Vingt ans qu'il était garçon de café à Paris et c'était la première fois que quelqu'un lui en imposait autant. Il faut dire que cette femme était si belle...

Tout en suivant son étonnante compagne, le jeune-homme se répétait dans sa tête : " Pourvu que je ne réveille pas encore, pourvu que je ne réveille pas encore... "
Du coin de l'œil, il ne pouvait pas ignorer l'effet que produisait la belle rousse sur les hommes qu'ils croisaient. Aucun ne restait indifférent au charme qui se dégageait d'elle. Un livreur de pizza en bouscula même une autre personne, ce qui lui fit perdre le contrôle de sa pile de cartons, qui vacilla et commença à choir sur le trottoir.
" Peut-être que c'est cela que l'on appelle avoir du chien ? " Cette expression l'avait toujours étonné, sans qu'il en comprenne l'origine. Un sourire lui vint aux lèvres quand il pensa à l'expression qu'il s'amusait à prononcer avec des copains de son âge : " Elle a vraiment du sexe à piles ! "

Quelques instants plus tard, sans avoir prononcé un mot depuis qu'ils s'étaient levés de la terrasse du café, la jeune femme ouvrit une porte cochère, en composant un numéro de code sur un clavier, et le précéda dans l'entrée d'un immeuble d'apparence très bourgeoise. Lui, la suivait comme un automate, la tête un peu embrumée, ne se posant plus aucune question. À quoi bon chercher la signification d'un rêve ?



La nuit était tombée, puis l'aurore avait suivi, le jeune-homme s'éveilla dans une chambre inconnue, mais qui déjà lui semblait familière. Une femme le tenait dans ses bras, présence chaude et douce, étroitement collée à son corps. Le drap, qui les couvrait été parfumé par les fragrances sauvages qui naissent d'étreintes sexuelles répétées.
Combien de fois avaient-ils fait l'amour depuis l'instant où elle l'avait entraîné dans ce lit profond comme une conque marine ? Il était incapable de s'en souvenir. La seule chose dont il était certain, c'est qu'il avait connu plus d'orgasmes, en quelques heures, qu'au cours des mois précédents, il ne manquait pourtant pas de copines accueillantes.
Rien ne s'était passé comme il aurait pu l'imaginer s'il s'était risqué à le faire. Depuis l'instant où ils étaient entrés dans l'appartement de la belle rousse, celle-ci l'avait pris en main, sans dire un seul mot. Pour la première fois de sa vie, il avait l'impression qu'une femme lui avait fait l'amour et non l'inverse. Sans qu'il ait à prendre la moindre initiative, elle lui avait fait connaître des plaisirs violents et doux, tout à la fois.
Elle lui avait fait l'amour sans paraître être limitée par le moindre complexe, la moindre inhibition. Tous les fantasmes, qu'il n'osait même pas proposer à ses jeunes partenaires, avaient été réalisés et même dépassés.
Une curieuse impression s'était peu à peu installée dans son esprit. Il était satisfait, comme jamais il n'aurait pensé pouvoir l'être, et pourtant quelque chose le troublait, qu'il avait du mal à définir. Il lui apparaissait, de plus en plus clairement, que la jeune femme s'était servie de lui pour assouvir ses propres désirs... Non ! Plutôt ses besoins, des besoins impérieux et très forts.

Les étreintes, qu'ils avaient connues, lui avaient semblé faire encore partie du rêve qui avait commencé lorsque la belle rousse lui avait souri pour la première fois. Un rêve, qu'il ne contrôlait naturellement pas et qui, progressivement, évoluait vers quelque chose qui se rapprochait d'un cauchemar. Certes, il n'avait pas encore de motifs à se plaindre, il venait de connaître des scènes d'un érotisme dont il ne soupçonnait même pas l'existence quelques heures plus tôt, mais la fatigue s'installant dans son corps, il avait peu à peu l'impression d'être utilisé comme un de ces taureaux géniteurs, dont des techniciens habiles, équipés de savantes machines, extrayaient sans relâche jusqu'à la dernière goutte de sperme. Le terme " machine ", qui lui était venu spontanément à l'esprit, le fit sourire. Comme pouvait-il traiter de machine, un corps si merveilleux, d'une sensualité aussi douce et aussi raffinée ? Pourtant, il y avait quelque chose d'implacable, dans la détermination amoureuse de sa partenaire...

Il se rendit soudain compte d'un fait qui n'avait pas attiré son attention jusqu'ici. Il est vrai qu'il avait vécu toutes ses séquences sexuelles comme s'il était sur un petit nuage rose, en étant plus un spectateur passif qu'un participant actif. Passif ? Son orgueil de mâle se redressa à l'évocation de ce terme. Son activité sexuelle lui avait pourtant semblé être sans faille. Pourquoi fallait-il qu'il ait cette impression désagréable d'avoir été manipulé depuis la première caresse échangée ?
Oui, voilà ce qui l'avait profondément étonné. Lorsque sa partenaire avait accepté qu'il jouisse dans sa bouche, il avait été ravi, aucune de ses tendres copines n'acceptait qu'il agisse ainsi, ce qui avait fait de cet acte un de ses principaux fantasmes inassouvis.
Les fantasmes sont-ils d'ailleurs faits pour être réalisés ? Ne sont-ils pas, plutôt, des objectifs nécessaires à notre stimulation, autant qu'inaccessibles ?
Ce qui à présent le troublait considérablement, c'est qu'il venait de réaliser que, quelle que soit la position ou le type de pénétration qu'ils avaient entrepris, la belle s'arrangeait toujours pour qu'il finisse par éjaculer dans sa bouche.

Un frisson de peur lui parcourut l'échine. N'avait-il pas rencontré une succube rousse, une nouvelle sorte de vampire qui se nourrit de la vitalité des hommes, sans utiliser leur sang ? Ou, pire, devait-il dire un succube roux, un de ces démons qui prend l'apparence d'une femme pour avoir commerce avec un homme ? Non ! Cela, au moins, il en était sûr, il s'agissait bien d'une femme et quelle femme ! Pourtant, si on laisse la vie à un étalon, pourquoi avait-il l'impression qu'elle allait lui extirper le produit de sa colonne vertébrale, jusqu'à ce que mort s'en suive ?
Fuir ! Il fallait qu'il fuie avant qu'il ne soit trop tard, qu'il ne soit trop affaibli pour pouvoir encore le faire.
Avec d'infinies précautions, il essaya de s'extraire des bras de sa compagne de lit. Il ne s'était encore qu'à moitié dégagé, que, déjà, il se demandait s'il était bien raisonnable de chercher à s'éloigner d'une femme aussi belle et aussi sensuelle. Cette hésitation eut pour résultat de provoquer le réveil de la belle endormie. Avec un de ses prodigieux sourires, elle se glissa au-dessus de lui et, tout en le couvrant de baisers, entrepris de ranimer son ardeur par le contact de son sexe. Il compris, alors, que quoi qu'il puisse tenter de faire, sa fin était inexorablement programmée. La bouche pulpeuse, qui était en train de lui prodiguer un extraordinaire baiser sur la bouche, allait le vider de sa substantifique moelle.
L'image d'une araignée, vidant l'intérieur de ses victimes paralysées par aspiration, s'imposa peu à peu à son esprit. Oui ! Mais qu'elle merveilleuse araignée ! Il se rendit compte que, bien que la fin tragique de cette aventure soit évidente, il ne regrettait rien. Cette femme était si belle, ses étreintes si voluptueuses, qu'il comprit qu'il se résignerait avec bonheur à mourir de plaisir dans ses bras.


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