11 avril 2005
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Gabriel CHEVALIER
CLOCHEMERLE
Roman (extrait)


Poursuivons maintenant notre promenade comme si, sortant de l'église, nous tournions à droite. La première maison que nous rencontrons, qui fait l'angle de l'impasse des Moines, est celle des Galeries beaujolaises, le plus grand magasin de Clochemerle, le mieux achalandé, le plus fréquenté. On y trouve la nouveauté, des tissus, des chapeaux, de la confection, mercerie et bonneterie, des articles d'épicerie fine, des liqueurs de marque, des jouets, des ustensiles de ménage. On peut s'y procurer sur demande toute marchandise que le commerce du bourg ne fournit pas couramment. Une personne faisait alors la prospérité et l'attrait de ce bel établissement.
Sur le seuil des Galeries beaujolaises, issue du feu, coiffée de flammes dérobées aux astres, on admirait Judith Toumignon aux flamboyantes toisons. Le vulgaire la disait rousse par simplification sotte, et rouquine par dépit. Il faut distinguer. Il y a des rousses ternes, des rousses brique, d'un roux fâcheux, opaque, que l'on devine imprégnées d'un suint âcre. D'or rouge au contraire, du ton des mirabelles exposées au soleil était la chevelure de Judith Toumignon. En fait, cette belle femme était blonde, portant du miel aux aisselles, mais elle était à l'apogée de la blondeur, apothéose aveuglante des tons les plus chauds, étant exactement du blond qu'on dit vénitien. Le lourd turban de rutilances qui ornait sa tête, et venait mourir à l'ombre de sa nuque en pâmantes douceurs,, attirait tous les regards, et tous les regards, captivés, s'attardaient sur elle avec délices, de la tête aux pieds, trouvant partout les motifs d'une satisfaction inégalable, que les hommes savouraient secrètement, sans réussir toujours à en dissimuler les symptômes à leurs femmes, rendues clairvoyantes par un pressentiment monté de leurs entrailles qui leur désignait l'usurpatrice outrageante.
La nature se plaît parfois à former une merveille, au mépris des contingences, du rang, de l'éducation, de la fortune. Cette création de sa fantaisie souveraine, elle la place où il lui plaît, en fait ici une bergère, ailleurs une fille de cirque, et par ces sortes de défis donne une nouvelle fureur aux gravitations sociales, prépare de nouveaux brassages, de nouvelles greffes, de nouveaux marchandages entre le désir et la cupidité. Judith Toumignon incarnait une de ces merveilles dont la parfaite réussite est rare. Les destins malicieux l'avaient placée au centre du bourg, en situation de commerçante au bon accueil, ce qui n'était qu'insuffisante apparence, car son rôle principal, occulte mais profondément humain, était celui d'incitatrice aux transports amoureux. Encore qu'elle fût pour son compte agissante, et qu'elle y allât de bon cœur, sa participation à la somme des étreintes clochemerliennes doit être tenue pour peu de chose, comparativement à la fonction allégorique et suggestive qu'elle assumait dans le pays. Cette radieuse, cette flambante était torche, vestale opulente et prêchant d'exemple, chargée par une divinité païenne d'entretenir à Clochemerle la flamme génésique.
A propos de Judith Toumignon, on peut sans crainte parler de chef-d'œuvre. Sous les fascinantes torsades, le visage un peu large quoique bien galbé, aux mâchoires intrépides, aux dents irréprochables de mangeuse à bel appétit, aux lèvres fondantes et constamment humectées par la langue, s'animait de deux yeux noirs qui en rehaussaient encore l'éclat par opposition. On ne peut entrer dans les détails de ce corps trop capiteux. Les courbes en étaient calculées pour un infaillible circuit du regard. Il semblait dû à la collaboration de Phidias, de Raphaël et de Rubens, tant les masses en étaient modelées avec une absolue maîtrise, qui n'avait laissé nulle part d'insuffisance, mais très habilement forcé au contraire sur la plénitude, de manière à donner au désir des repères plus évidents. Les seins formaient deux promontoires adorables, et l'on ne découvrait partout que tertres, tremplins, attirants estuaires, ronds-points de douceur, monts et douces clairières, où les pèlerins se fussent attardés en dévotions, où ils se fussent désaltérés aux sources rafraîchissantes. Mais ces territoires foisonnants demeuraient interdits sans laissez-passer rarement délivré. Le regard pouvait les survoler, en surprendre quelque partie ombreuse, en caresser quelque sommet, nul ne devait s'y aventurer physiquement. Quant à la chair, elle avait une blancheur laiteuse et soyeuse dont la vue donnait aux hommes de Clochemerle une voix rauque et l'envie de commettre des actes insensés.
Acharnées à lui trouver des infériorités ou des tares, les femmes se brisaient ongles et dents sur cette cuirasse de beauté sans défaut, qui faisait à Judith Toumignon une âme protégée dont l'indulgence affluait à ses belles lèvres en sourires tranquilles et généreux, qui pénétraient comme des poignards dans la chair peu disputée des jalouses.
Les femmes de Clochemerle, celles du moins qui se trouvaient encore dans la compétition amoureuse, haïssaient secrètement Judith Toumignon. Haine injuste, ingrate, car il n'était pas une de ces femmes dépitées qui ne lui fût redevable, à la faveur d'une obscurité propice aux substitutions, d'hommages détournés de leur idéale destination et s'efforçant de l'atteindre par des moyens de fortune.
Les Galeries beaujolaises étaient ainsi placées, au centre du bourg, que les hommes de Clochemerle passaient devant presque chaque jour, et presque chaque jour, ouvertement ou à la dérobée, cyniquement ou hypocritement, selon leur caractère, leur réputation ou leur fonction, contemplaient l'Olympienne. Pris de fringale pour ces chairs de festin, rentrés chez eux ils apportaient meilleure vaillance à consommer le brouet sans saveur des accomplissements légitimes. Dans la vieille marmite des pot-au-feu de ménage, l'idée de Judith était poivre, épices exotiques. Dans le ciel nocturne de Clochemerle ses épanouissements formaient une brillante constellation de Vénus, une guidante étoile polaire pour les malheureux perdus dans des contrées désertiques, au flanc de mégères inanimables, et pour les jeunes gars mourant de soif dans les solitudes étouffantes de la timidité. De l'angélus du soir à l'angélus du matin, tout Clochemerle reposait, rêvait et besognait sous le signe de Judith, souriante déesse des enlacements satisfaisants et des devoirs bien remplis, dispensatrice de récompensantes illusions aux hommes de bonne volonté qui s'efforçaient courageusement. Par la vertu de cette prêtresse miraculeuse, aucun Clochemerlin ne se trouvait les mains vides. La comblante réchauffait jusqu'aux vieillards endormis. Ne leur celant rien des treilles abondantes de son corps, Ruth généreusement penchée sur ces vieux Booz frileux, édentés et chevrotants, elle tirait encore d'eux de faibles tressaillements, qui les réjouissaient un peu avant le froid de la tombe.
Veut-on se représenter mieux encore la belle commerçante, à l'époque où elle trônait au sommet de sa splendeur et de son influence? Qu'on lise ce que nous a rapporté d'elle le garde-champêtre Cyprien Beausoleil, qui a toujours porté grande attention aux femmes de Clochemerle, par scrupule professionnel, prétend-il :
- Quand les femmes se tiennent calmes, tout va. Mais pour qu'elles se tiennent calmes, il ne faut pas que les hommes soient fainéants.
Des gens affirment que Beausoleil fut en ce sens un travailleur secourable, compatissant et fraternel, toujours disposé à prêter main-forte aux Clochemerlins affaiblis dont la femme devenait arrogante et criarde exagérément. D'ailleurs le garde-champêtre tenait secrets ces petits services rendus à des amis. Écoutons-le dire simplement les choses :
-Cette Judith Toumignon, quand elle riait, monsieur, elle donnait à voir tout le dedans bien salivé de sa bouche, avec les dents alignées au complet, et la bonne langue au milieu, large et tranquille, qui vous mettait en gourmandise. Ce sourire tout bâillant et mouillé qu'elle avait, la Judith, ça vous donnait des choses à penser. Mais le sourire, c'était pas tout. Elle avait matière en dessous à tenir la promesse. Cette sacrée créature, monsieur, on peut dire que tous les hommes de Clochemerle, elle les a rendus malades!
- Malades, monsieur Beausoleil?
- Malades, monsieur, je dis bien! Malades de se retenir de lui envoyer la main aux endroits! Des endroits qu'elle avait de faits pour la main, cette femme-là, comme je n'ai jamais vu les pareils à aucune autre. Que de fois, monsieur, je l'ai appelée garce dans le fond de moi, avec une bien grande douceur de l'injurier par vengeance, à force de trop y penser, après que je l'avais vue. Et pour s'empêcher d'y penser, après l'avoir vue, c'était quasiment impossible. Ça vous faisait trop d'affront tout ce qu'elle vous déballait sous le nez, avec un air de ne pas y étaler, en donnant à ses bonnes fesses leur plein d'aise sous l'étoffe collante, en vous mettant une pleine corbeille de poitrine sous le nez, profitant que son andouille de Toumignon était là, et qu'on pouvait pas lui faire la plus petite politesse, à la sacrée bougresse. Exactement comme un affamé vous étiez, quand la Judith vous passait près, à vous faire renifler ses provisions de belle viande blanche et douillette avec défense d'y toucher, mille milliards de dieux!
» A la fin, j'allais plus chez elle. Ça me faisait trop de la voir, cette femme-là. Ça me faisait des bouffées tournantes, comme la fois, tenez, que j'ai frisé l'insolation. C'était l'année d'avant-guerre qu'il a fait si chaud. Il faut dire que ce commencement d'insolation, c'était rapport au képi qui vous tient trop la tête enfermée sans air. Par les coups de forte chaleur, comme il y en a dans les années de sécheresse, si vous devez ensuite aller au gros soleil, il ne faut pas boire de vin qui passe dix degrés. Et ce jour-là, chez Lamolire, j'en avais bu qui faisait dans les treize-quatorze, deux vieilles bouteilles qu'il avait tirées de sa cave pour m'offrir, à cause d'un service qu'il m'était redevable, comme on a souvent l'occasion de rendre, étant garde-champêtre, ce qui vous donne une puissance, et les moyens de foutre la paix au monde ou de l'enquiquiner tout à votre convenance, selon que vous préférez dans un sens ou dans l'autre et que les têtes vous reviennent ou vous reviennent pas...

Mais il est temps de revenir à Judith Toumignon, impératrice de Clochemerle, à laquelle tous les hommes payaient tribut de désirs, et toutes les femmes de haine sourde qui leur faisait former quotidiennement le souhait que les ulcères et les pelades ravageassent ce corps insolent.

La plus acharnée calomniatrice de Judith Toumignon se nommait Justine Putet, sa voisine immédiate, colonelle des vertueuses femmes de Clochemerle, qui pouvait de sa fenêtre surveiller les arrières des Galeries beaujolaises. De toutes les haines que la commerçante avait à subir, celle de la vieille fille se révélait la plus attentive et la plus efficace, parce qu'elle puisait d'incomparables forces dans la piété, et aussi sans doute dans une virginité sans remède qu'on faisait contribuer à la plus grande gloire de l'Église. Retranchée dans la citadelle de son inexpugnable vertu, cette Justine Putet censurait sévèrement les mœurs du bourg, et plus particulièrement celles de Judith Toumignon, dont le prestige et les éclats de voix, les rires chantants, lui étaient offenses déchirantes et quotidiennes. La belle commerçante était heureuse et le laissait paraître. C'est une chose difficile à pardonner.

Le titre de possesseur officiel de la splendide Judith appartenait à François Toumignon, le mari. Mais son possesseur actif et payé de retour avait nom Hippolyte Foncimagne, greffier de la justice de paix, grand brun et beau garçon, à la chevelure abondante et légèrement ondulée, qui portait même en semaine des manchettes, des cravates rares (du moins pour Clochemerle) et prenait pension, étant célibataire, à l'auberge Torbayon. Il est sans doute nécessaire de dire comment Judith Toumignon en était venue à ces amours coupables, qui lui procuraient néanmoins des joies vives et fréquentes, éminemment favorables à son teint et à son humeur. De cette humeur bénéficiait l'aveugle François Toumignon, qui se trouvait ainsi devoir à son déshonneur l'enviable paix dont il jouissait à domicile. Dans le désordre des affaires humaines, ces enchaînements immoraux ne sont, hélas, que trop fréquents.
De naissance obscure, Judith eut de bonne heure à gagner sa vie. Délurée et belle fille, la chose lui était aisée. A seize ans elle quitta Clochemerle pour Villefranche, où elle logea chez une tante et fut successivement servante de café ou d'hôtel et vendeuse de magasin, en plusieurs endroits. Elle laissa partout une trace profonde, partout son passage entraîna des bouleversements, au point que la plupart de ses patrons lui offrirent de quitter leur femme et leur commerce pour partir avec elle, en emportant simplement leur compte en banque. Elle refusa fièrement les offres de ces hommes considérables mais déplorablement ventrus, parce qu'elle aimait l'amour à l'état pur, sous les traits d'un joli garçon, et dégagé des contingences d'argent, avec lesquelles, physiquement, elle ne pouvait se résoudre à le confondre. Ces répugnances lui dictèrent sa conduite. Il lui importait avant tout d'être beaucoup aimée, d'une manière qui ne fût ni paternelle ni trop sentimentale. Elle avait d'impérieux besoins, et tels qu'à la fortune elle préférait le total oubli de ses abandons sincères. A chaque jour de sa vie elle connut des joies, qui se terminèrent d'ailleurs par un chagrin déchirant. A ce moment, elle avait eu plusieurs amants et plusieurs passades.

En 1913, à vingt-deux ans, admirablement épanouie, elle reparut au pays, où elle tourna toutes les têtes. Un Clochernerlin surtout en devint amoureux fou, François Toumignon, le fils des Galeries beaujolaises, héritier certain d'un bon fonds de commerce, qui était à la veille de se fiancer avec Adèle Machicourt, une autre belle fille. Il la quitta pour harceler et supplier Judith, et Judith, encore sous le coup d'une déception, souriant peut-être à l'idée d'enlever ce garçon à une rivale, soit désir enfin de s'installer définitivement, se laissa épouser. Affront qu'Adèle Machicourt, devenue six mois plus tard Adèle Torbayonn ne devait jamais lui pardonner. Non que l'évincée regrettât son premier fiancé, car Arthur Torbayon était sans peine plus bel homme que François Toumignon. Mais l'offense se rangeait parmi celles qu'une femme n'oublie pas et qui occupent les loisirs de toute une vie rurale. Le voisinage de l'auberge et o des Galeries beaujolaises, placées de chaque côté de la rue, à la même hauteur, favorisait ce ressentiment. De leur seuil, plusieurs fois par jour, ces dames s'apercevaient, et chacune surveillait avide ment la beauté de l'autre, dans l'espoir d'y trouver des lézardes. La rancune d'Adèle rendait obligatoire le mépris de Judith. Les deux femmes prenaient en se voyant un air de grand bonheur, très flatteur pour les maris; elles rivalisaient de félicités secrètes.
L'année même du mariage, la mère de Toumignon étant morte, Judith se trouva pleinement maîtresse des Galeries beaujolaises. Douée pour le négoce, elle développa les affaires du magasin. Elle pouvait lui donner beaucoup de temps, François Toumignon ne l'occupant guère. En tout, il s'était révélé déplorablement chétif. Et ce malheureux, en plus de sa maladresse, avait une promptitude d'oiseau, très décevante. Judith prit l'habitude d'aller une fois par semaine, soit à Villefranche, soit à Lyon, pour les besoins du commerce, disait-elle. La guerre acheva de rendre Toumignon débile, et de plus en fit un ivrogne.

A la fin de 1919, Hippolyte Foncimagne parut à Clocheinerle, prit ses quartiers à l'auberge, et se mit aussitôt en quête d'un supplément d'indispensables commodités que la surveillance soupçonneuse d'Arthurs Torbayon lui interdisait de rechercher auprès de son hôtesse, comme il eût été si simple. Il vint aux Galeries beaujolaises pour de menus achats dont la répétition tournait au madrigal. En procédant par unité, il se munit de dix-huit boutons mécaniques, objets dont les célibataires font grand usage, n'ayant personne pour s'occuper de leur entretien. Ce qui conduit les personnes charitables à dire :" C'est une femme qu'il vous faudrait ", et les garçons adroits à répondre avec feu : " Une femme comme vous... n Les yeux du beau greffier avaient la langueur orientale. Ils produisirent une vive impression sur Judith, lui rendirent toutes ses impétuosités de jeunesse, enrichies d'une expérience que peut seule donner la maturité.
Bientôt on remarqua que le jeudi, jour où Judith prenait l'autobus pour Villefranche, invariablement Foncimagne partait sur sa motocyclette et passait dehors la journée. On observa également que la belle commerçante se mit à pratiquer beaucoup la bicyclette par hygiène soi-disant, mais ce souci d'hygiène l'entraînait toujours sur la route qui file directement au bois du Fond-Moussu, où se réfugient les amoureux de Clochemerle. Justine Putet révéla que le greffier se glissait à la nuit tombée dans l'impasse des Moines, jusqu'à la petite porte donnant sur la cour des Galeries beaujolaises, tandis que Toumignon s'attardait au cabaret. Enfin les gens affirmèrent avoir rencontré le greffier et la commerçante dans une rue de Lyon où abondent les hôtels. Dès lors la disgrâce de Toumignon ne fit de doute pour personne.
A l'automne de 1922, depuis trois ans que durait effrontément ce manège, on ne lui accordait plus d'intérêt. L'opinion publique avait longtemps attendu un scandale, peut-être un drame, puis, voyant les coupables bien installés dans l'illégalité, y prendre toutes leurs aises, s'était détourné d'eux. Pour n'être pas instruit de l'affaire, dans toute la vallée, il ne se trouvait que Toumignon lui-même. Il avait fait de Foncimagne son grand ami, l'attirait constamment sous son toit, très fier de lui montrer Judith. Au point que celle-ci jugea prudent d'intervenir, disant qu'on voyait trop ce garçon chez elle, et que cela finirait par faire jaser les gens.
- Jaser de qui? Jaser de quoi? Demanda Toumignon.
- Ce Foncimagne et moi... Tu vois bien ce qu'on peut dire. La Putet ne doit pas se priver de raconter que nous couchons ensemble...
Cette idée parut d'un grand comique à Toumignon. Il avait la prétention de connaître sa femme mieux que personne, et si une femme était peu portée à coucher, bon Dieu, c'était bien la sienne! Coucher, ça l'embêtait, elle l'avait toujours dit, et ça ne datait pas d'aujourd'hui. Mais il tourna sa fureur contre les malfaisants bavards.
- Si jamais t'en prends un à dire quelque chose de pas catholique, t'auras qu'à me l'envoyer. T'entends bien? Je lui ferai voir comment je m'appelle.
Comme le hasard fait bien les choses, juste à ce moment entra Foncimagne. Toumignon l'accueillit joyeusement :
- Dites, monsieur Hippolyte, je vais vous en dire une bien bonne. Paraît que vous couchez avec la Judith, maintenant ?
- Que je..., bégaya le greffier qui se sentait devenir rouge.
- François, allons François, ne dis pas de bêtises! S'écria précipitamment Judith, en rougissant aussi, comme par pudeur, et désireuse de dénouer le quiproquo.
- Laisse-moi lui dire, bon Dieu! fit Toumignon, obstiné. On n'a pas si souvent l'occasion de rire dans ce pays d'imbéciles. C'est les gens, il paraît, qui racontent que vous fricotez avec la Judith. Ça ne vous fait pas rire ?
- François, tais-toi! Répéta l'infidèle.
Mais ce mari était lancé. Il ne garda aucun ménagement.
- Dites, monsieur Hippolyte, elle est belle femme, à votre avis, la Judith? Eh bien, c'est pas une femme, c'est un glaçon. Si jamais vous arrivez à la dégeler, je vous paierai bien du service rendu! Vous gênez pas. Tenez, je vous laisse avec elle. Il faut que je monte chez le Piéchut. Profitez-en, monsieur Hippolyte. Faites voir si vous êtes plus malin que moi.
Il referma la porte du magasin, après avoir recommandé une dernière fois :
- Celui que tu prendrais à dire, tu me l'enverras. T'entends bien, Judith!
Jamais le beau greffier ne fut tant aimé de la belle commerçante. Et ces confiants arrangements firent le durable bonheur de trois êtres.



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