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Sonia Rykiel, Et je la voudrais nue... Grasset, 1979


J'en ai fait un pôle Plus

D'instinct, Sonia Rykiel a compris, dès l'enfance que la différence est constitutive de la personnalité, et donc que la rousseur est une chance.

Toute petite, derrière moi, il y avait mes sœurs. Elles étaient belles, je ne l'étais pas. J'étais différente. Rousse. Ponctuée, accentuée, signalée.
J'ai vécu cette "anormalité" comme un combat.

Ma mère me répétait toujours : "Tu peux tout."
Mais je ne pouvais rien, puisqu'en fait, je n'avais rien à faire pour être autre. Je l'étais naturellement. Naturellement, j'étais référée, marquée au fer rouge.
J'étais violente, dure, difficile. Seules mes sœurs avaient grâce à mes yeux. Elles étaient à moi. Elles étaient douces, fragiles. Personne ne pouvait les toucher, leur faire mal. J'aurais tué.
Rien ne me retenait, j'étais sans limites. Ma mère appelait cela "avoir du caractère".
Moi, je vivais à côté, du côté du rouge. Je n'étais pas une fille, je détestais les poupées, les chiffons, les jouets. Je regardais mes sœurs habiller-déshabiller leurs "enfants ", je ne comprenais rien à leur jouissance. J'étais ébahie que l'on puisse mettre et remettre des vêtements sur des corps inertes, coiffer des têtes sans vie et parler à des êtres sans regard.
Mais elles me troublaient parce qu'elles étaient toutes les quatre comme ça, que je les adorais et que c'était moi, qui, certainement, étais bizarre. [...]
Rien de moi ne les étonnait. Comme ma mère, elles attendaient tout. En fait, elles faisaient barrière. Elles étaient l'écran entre la vie et moi. Elles me tempéraient, me ramenaient à la maison, suppliaient maman de ne pas me battre (j'étais tellement dure), m'admiraient.
J'étais rousse. Rousse comme il n'est pas permis de l'être. Rousse sang. Pas d'une couleur orangée très vive mais d'un rouge flamboyant, un rouge rubis, un rouge hurlant.
J'étais extrême, couleur révolution. Rousse rouge, incandescente, chauffée au rouge, enflammée, écarlate, feu. Je n'avais peur de rien, rien ne me faisait rougir. J'étais comme rouillée, couverte de taches de rousseur et pour me dérouiller, toute petite, ma mère, à l'aube, m'emmenait me laver le visage dans l'herbe rosée du matin.
Rien n'y faisait. J'étais tachée, galvanisée, impudente.
Je vivais double.
L'intérieur, ma chair, mes os de petite fille, et l'extérieur vermillon ou carmin. Je ne pouvais les emmêler, j'étais en deux parties. J'aurais voulu me relier, me plaquer mais c'était impossible.
Si j'étais calme à l'intérieur, la provocation venait de l'extérieur, de ce rouge collé à ma peau, à ma tête, à ma vie.
Très vite, j'ai affirmé mes positions. J'ai joué l'avantage de cette différence, j'en ai fait un pôle plus, une évidence, un pouvoir. Je me sentais authentique, prête. Je tenais tête, je ne lâchais rien, jamais. Je voulais avoir raison, posséder, ne pas demander de permissions, faire l'infaisable. [...]
Le rouge de mes cheveux, la tache sur ma tête. Je ne pouvais pas me cacher, j'étais toujours découverte. J'éclaboussais comme le soleil, on me voyait de partout.
Toute petite, je pensais même que mes cheveux étaient lumineux la nuit comme les yeux d'un chat.
Quand je suis née, on m'a frotté la tête à l'eau oxygénée parce qu'on croyait que j'étais couverte de sang. Non, c'était déjà moi, rouge sang.
Plus tard, maman m'a raconté qu'en me donnant le sein, elle répétait : "Pourquoi tu es rousse ? Pourquoi tu es rousse ? "
Est-ce moi qui l'ai voulu si profondément, si intimement dans le corps de ma mère, que j'ai pu, seule, dans l'eau de son ventre, me repigmenter la tête.