Version du 17 avril 2005

Hommage des magazines aux rousses
EXPRESS MAGAZINE


Katell POULIQUEN :
les Rousses, de la sorcière à l'égérie



Avec leur beauté du diable et leur crinière flamboyante, elles envahissent les podiums et gagnent la rue. Une belle revanche...
Un air de soufre flottait sur les derniers défilés de mode. Nul scandale vestimentaire de quelque créateur trublion; non, cette année, ce sont plutôt les crinières qui ont fait causer dans le landerneau de la mode: elles étaient presque toutes... rousses! Du pudique blond vénitien (le roux qui ne dit pas son nom) au sombre auburn, en passant par le flamboyant orange carotte, toutes les nuances étaient de la partie. Dans la publicité, l'engouement est aussi éclatant: la pulpeuse Guinevere vante les maillots de bain Eres, tandis que Karen Elson est l'image des accessoires Yves Saint Laurent et l'égérie diaphane de Jean-Paul Gaultier pour son parfum Classique. Lily Cole, Elise Crombez, Maggie Rizer... les plus prometteuses des jeunes pousses des podiums affichent elles aussi la mèche rouquine (vraie ou fausse). "Les rousses sont les plus demandées du moment, confirme Emmanuelle Touati, "bookeuse" à l'agence de mannequins Viva Models. Cette couleur longtemps mal aimée fascine les créateurs par son étrangeté, loin de la beauté classique. Et elle impulse une sensualité immédiate: dans la campagne de pub YSL, on dirait presque que Karen Elson fait l'amour avec son sac!"

Phénomène? Sans aucun doute. Qui émoustille coloristes, chasseurs de tendances et autres pseudo-ethnologues du cheveu, tandis que les vraies rousses espèrent secrètement que ce nouveau gimmick de la mode piétinera enfin les légendes les plus folles qui courent sur leur sulfureuse crinière. "Petite fille, j'étais rousse. Rousse comme il n'est pas permis de l'être", confie Sonia Rykiel (1). Tout est dit. En Occident, la couleur carotte est l'interdit ultime, le tabou absolu. Pis: la marque de Satan. "Durant la longue période de l'Inquisition, qui voit son apogée au XVIIe siècle, les roux étaient suspectés d'entretenir commerce avec le diable. On en donnait pour preuve que leurs cheveux avaient pris la couleur des flammes de l'enfer, dont ils s'étaient trop approchés", raconte Xavier Fauche, auteur de Roux et rousses. Un éclat très particulier (Découvertes/Gallimard). En 1611, Jacques Fontaine, conseiller et médecin du roi, publie même un ouvrage traitant Des marques de sorciers et de la réelle possession que le diable prend sur le corps des hommes, en y évoquant les éphélides comme des empreintes démoniaques. Le sort des femmes est le moins enviable: leur toison et leurs taches de rousseur, témoins de leurs relations sexuelles avec le diable, leur coûtent... la vie! "On estime qu'à la suite de l'Inquisition ces marques conduisirent près de 20 000 femmes au bûcher, sur une période d'un siècle et demi", précise Xavier Fauche. Dans l'inconscient collectif, et pour l'éternité, les rousses prennent des allures de sorcières. L'image les suit encore: sur les couvertures de livres contemporains pour enfants, les sorcières ne sont-elles pas désespérément campées couleur pain brûlé ?

Devenue un signe d'opprobre (sans parler des infâmes rumeurs sur l'odeur supposée des rouquins), la rousseur fut volontiers attribuée, par la suite, à ceux dont on voulait fustiger la violence, la jalousie ou la fourberie. Caïn, premier criminel de l'humanité? Roux. Judas, qui vendit le Christ pour 30 deniers? Roux aussi. Tout au moins selon la tradition, relayée par de nombreuses représentations iconographiques et par quelques expressions sibyllines, tel "poil de Judas", désignant le cheveu roux. Pourtant, aucun texte biblique ne mentionne la couleur de la chevelure du traître... "Bien d'autres figurent au tableau du déshonneur, parmi lesquels Salomé, dont les danses lascives et voluptueuses firent perdre la tête à saint Jean-Baptiste", raconte encore Xavier Fauche. Un cliché de plus, propre aux femmes celui-ci. Car si, chez l'homme, la rousseur évoque la violence (voir l'encadré), chez la femme elle suggère plutôt la passion, les désirs exacerbés, voire... la prostitution. Saint Louis, roi de France, tolérait le commerce du corps mais exigeait des filles de joie qu'elles se différencient des "honnêtes femmes" en se teignant en orange. Un édit de 1254 codifie cette obligation, ne craignant pas les amalgames les plus insultants: la rousseur est associée au "feu de l'enfer", aux "forces débridées" et aux "délires de la luxure"! Quelques écrivains fameux du XIXe siècle perpétuent allègrement l'assimilation: Guy de Maupassant évoque les "cheveux carotte" de Flora, pensionnaire de la maison Tellier, quand Zola dépeint avec gourmandise le "duvet de rousse" d'Anna Coupeau, dite Nana, tout à fait à son goût...

Car leur parure vaut paradoxalement aux rousses un attrait légendaire auprès de bien des hommes. Delphine avoue ainsi avoir assouvi la curiosité d'amants pressés de "faire l'amour avec une rouquine". Cette fascination est-elle due à des considérations esthétiques ou à l'imaginaire populaire qui fait de l'orangé la couleur des sens exacerbés? Un peu des deux, sûrement. Pur fantasme sexuel, Rita Hayworth dut ainsi abandonner sa chevelure auburn en épousant Orson Welles, qui la jugeait trop explosive. Au Maghreb, le cheveu roux est également perçu comme un message érotique à l'adresse des hommes, mais il est largement positif: on conseille aux jeunes femmes de se teindre la crinière au henné, couleur du sang et preuve de fécondité.

Magnifiquement vengées par les peintres les plus illustres (les préraphaélites, Egon Schiele ou Gustav Klimt), les rousses s'assument de mieux en mieux. Certaines tirent même parti de leur toison avec humour, telle Carole, rayonnante trentenaire qui a ouvert avec son frère, aussi flamboyant qu'elle, un joli restaurant sur le canal Saint-Martin baptisé... Poêle Deux Carottes. "Comme un pied de nez aux moqueries qu'on a essuyées étant enfants", s'amuse-t-elle. Pour sa part, Edith, jeune femme parfois abordée par des photographes admiratifs de sa crinière de lionne somptueusement frisée, elle reconnaît: "Je n'en suis pas fière, mais je la vis comme une distinction." Extrêmement vigilante quant à la représentation de ses sœurs de rousseur dans le cinéma et la publicité, elle confie se demander "chaque fois si ça sert la cause ou non; je note que, quand on met une rousse sur une pub, il y a toujours un message sexuel derrière, même s'il est subliminal". Souvent, il ne l'est pas, comme avec la plantureuse Sophie Dahl, dont la peau laiteuse et la posture alanguie vantaient le parfum Opium d'YSL au temps de Tom Ford. Sauf que Sophie Dahl est... une fausse ! "Une rousse politiquement correcte, qui n'a de la rousseur que les attributs les plus valorisés", s'agace même Edith.

Aujourd'hui que le roux accède au summum de la tendance, chacune ou presque veut s'approprier quelques miettes de la beauté du diable. En France, 90% des rousses sont colorées (2). La nouvelle ligne capillaire de John Frieda, Rayonnante Red, s'adresse à ces tricheuses pour leur garantir une teinte ardente à plein-temps, le pigment rouge étant plus fragile que le brun ou le blond. Que cherchent ces usurpatrices? "De la subversion!" répond sans hésiter Christophe Robin, le coloriste chouchou des people et celui qui a métamorphosé John Galliano en un Napoléon à la coiffure vermillon pour son dernier défilé haute couture - comme quoi les hommes s'y mettent aussi... "En ce moment, 7 de mes clientes sur 10 souhaitent être rousses! Toutes ont une franche personnalité, qu'elles veulent offrir aux regards dès le premier instant." La tendance la plus en vogue est, selon lui, "l'acajou chaleureux et lumineux". "Le roux s'est démocratisé et adouci, confirme Serge Normant, directeur créatif de John Frieda. La rousse artificielle et agressive est vraiment dépassée, limite vulgaire. Désormais, on recherche des tons sensuels, subtilement sexy." Les égéries de cette nouvelle vogue? Julianne Moore et Nicole Kidman. Deux vraies. La plus belle des revanches.


(1) Dans Et je la voudrais nue (Grasset).
(2) Source: TNS Haircare 2004



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