FAUCHE, Xavier, Roux et rousses, un éclat très particulier, Découvertes Gallimard, 1999.
Notre amie Élisabeth, qui, je dois le dire n'est pas rousse mais historienne (nul n'est parfait), a réalisé pour nous, zélateurs des rousses, une compilation des meilleurs passages d'un livre cité en référence. Je vous conseille de lire ces lignes passionnantes :
Le roux, multiplicateur de symboles :
Quand le jaune et le rouge se mêlent, le métissage peut s’enrichir des caractéristiques propres à chacun des constituants. Ainsi, quand le jaune-soleil rencontre un rouge-passion, le résultat est attirant, sensuel et séduisant. (p. 20) C’est assurément le cas de la rousseur peinte par les Préraphaélites, de celle des portraits de Norman Rockwell ou de la jolie rousse que décrit Apollinaire : « Ses cheveux sont d’or on dirait / Un bel éclair qui durerait / Ou ces flammes qui se pavanent. » Lorsqu’un « mauvais » jaune et un « mauvais » rouge sont associés, la couleur obtenue n’est plus celle d’aimables flammes, mais celle du feu impur, qui brûle sous la terre, l’Enfer. On parle alors de couleur « chthonienne », en référence à Chthonos, qui était à la fois le nom donné à la Terre, mère des Titans, et le séjour des morts et des vivants.
Rapportée aux hommes, cette couleur représente la violence et le mal, mais aussi « les délires de la luxure, la passion du désir, la chaleur d’en-bas, qui consument l’être physique et spirituel ».
Le romancier anglais Cronin parle de cheveux « irrémédiablement roux », comme si la rousseur constituait, en soi, une maladie à laquelle le remède (p. 21) fait défaut. Les cheveux roux signalent par ailleurs un excès d’énergie vitale. La rousseur est souvent perçue comme une provocation, et les roux comme des personnes agressives, généralement robustes et dotées d’un fort tempérament sexuel.
Des êtres réputés excessifs :
De fait, l’histoire garde de nombreuses traces de tels rouquins. Les gladiateurs cimbres et teutons, que les spectateurs romains identifiaient grâce à leur crinière rousse, étaient très appréciés pour leur vaillance. Obélix le Gaulois, tombé dans sa tendre enfance dans un chaudron de potion magique, perpétue de nos jours la mémoire de ces valeureux patriotes qui résistèrent à l’envahisseur.
Attila, si l’on en croit son biographe, avait le cheveu « volontairement teinté de roux », vraisemblablement pour effrayer ses adversaires. Le visage de Richard Coeur-de-Lion était «encadré d’une abondante chevelure rousse comme sa barbe ». Parmi l’éblouissante galerie de portraits d’hommes roux réputés pour leur bravoure, citons encore Pyrrhus le bien nommé, Roland, Guillaume le Conquérant, Du Guesclin, ou Henri IV... Et des personnalités au caractère humaniste sensiblement moins affirmé, tels Cromwell, Robespierre, ou le général Custer, responsable du massacre de Little Big Horn...
Rita Hayworth connut des débuts incertains, jusqu’au jour où son impresario décida que ses cheveux, qui étaient passés par le noir corbeau puis par le brun foncé, devaient finalement être d’un auburn éclatant. Le résultat fut fulgurant. Et les militaires rendirent hommage à la sexualité explosive que laissait supposer sa crinière de lionne, en baptisant du nom de Gilda la bombe atomique larguée sur l’atoll de Bikini. Femme plutôt timide et réservée, Rita Hayworth ne se retrouvait pas dans les débordements de passion que son personnage suscitait. Elle passa le reste de sa vie à lutter contre l’image de Gilda, à laquelle on ne cessa de l’identifier : « Les hommes couchent avec Gilda et se réveillent avec moi », avait-elle coutume de dire. Orson Welles, le deuxième de ses cinq maris, avait bien compris la question d’ «identité capillaire » qui minait Rita : il exigea qu’elle coupe ses longues boucles et qu’elle teigne en blond ses cheveux roux...
(p. 30) Une violence paroxystique :
Il est admis que les roux sont emportés, sanguinaires, exaltés. On trouve l’affirmation de ces traits de caractère dans un texte du XIIIème siècle, La Geste des Narbonnais : « C’est bien vrai que j’ai entendu dire , qu’il est impossible de trouver un roux pacifique. Ils sont tous violents : j’en ai la preuve effective. »
L’iconographie relaie complaisamment ces stéréotypes pour dépeindre le caractère des personnages par l’intermédiaire de leur chevelure. Se sont donc naturellement trouvés roux ou rousses : Mars, dieu de la Guerre, Judith qui trancha la gorge d’Holopherne, ou encore les Danaïdes qui tuèrent leurs époux la nuit de leurs noces.
Pour le rabbin Josy Eisenberg, l’association entre rousseur et violence n’est pas fortuite. En effet, en hébreu, le mot « roux », edom, vient d’un terme qui désigne « à la fois la couleur rouge, adom, et dam, le sang ».
Pourtant, au terme de sa thèse, Les Roux : mythes et réalités, Marielle Kolopp conclut que, sur un plan médical, le caractère violent attribué aux roux appartient résolument au domaine du mythe. Elle relève cependant, non sans une pointe d’humour, l’indication attachée à deux remèdes homéopathiques : lachesis, « venin de serpent que l’on donne aux femmes qui présentent un tempérament colérique, (p. 31) des éphélides et une chevelure rousse », et phosphorus, « préparation adaptée aux sujets de tempérament sanguinaire, à la peau claire, aux cheveux blonds ou roux, aux longs cils, à la nature très sensible et intuitive ».
La fonction de bouc émissaire :
En ethnologie, on désigne sous l’appellation de « bouc émissaire » un individu ou un groupe sur lequel se fixent les attaques d’autres membres de la société. Par extension, le bouc émissaire est celui qui catalyse les peurs et les angoisses. (p. 33)
A diverses reprises au cours de l’histoire, les roux ont joué ce rôle. En Égypte ancienne, pour venger Osiris, mais également pour attirer ses bonnes grâces, puisqu’il incarnait l’esprit du blé, on répandait sur les semis mes cendres d’hommes roux, préalablement brûlés, dans l’espoir de récolter des épis bien dorés.
La coutume fut d’une certaine façon reprise à Rome, en utilisant des cendres, non plus d’humains, mais de petits chiens à poils roux. De même, les Bataks de Sumatra offrent un cheval roux, ou un buffle, en sacrifice public, pour purifier le pays et obtenir la faveur des dieux.
Au Moyen-Age, dans l’Europe entière, certains animaux payèrent un lourd tribut en raison de la couleur rousse de leurs poils. Mardi-Gras, Pâques ou la Saint-Jean étaient autant de raisons de sacrifier, dans des feux de joie fédérateurs, chats, renards et autres écureuils. Ces fêtes païennes reprenaient pour une partie les rituels anciens destinés à flatter la végétation. Elles constituaient aussi une catharsis, au cours de laquelle on exorcisait le Mal dans le feu purificateur.
Les taches de rousseur, marques des sorciers :
Durant la longue période de l’Inquisition, qui voit son apogée au XVIIème siècle, les roux étaient suspectés d’entretenir commerce avec le diable. On en donnait pour preuve que leurs cheveux avaient pris la couleur des flammes de l’Enfer, dont ils s’étaient trop approchés. En 1611, Jacques Fontaine, conseiller et médecin du Roi, publie un ouvrage traitant Des marques des sorciers et de la réelle possession que le diable prend sur le corps des hommes. Éphélides et grains de beautés figurent parmi les signes incontestables de Satan : les femmes qui en portaient avaient eu des relations sexuelles avec le diable. Leur ponctuation (p. 34) épidermique les désignait comme sorcières. On estime qu’à la suite de l’Inquisition ces marques conduisirent près de 20 000 femmes au bûcher, sur une période d’un siècle et demi.
Au début de notre siècle, le psychanalyse Georg Groddeck, évoquant l’inquiétante étrangeté de la rousseur pour le reste de la gent féminine, parlera de cette « croyance aux jeunes et belles sorcières, ces êtres sans foi ni loi, à la rousse chevelure, qui naissent de la haine des mères vieillissantes pour ces filles ardentes, passionnées, tout récemment réglées, c'est-à-dire aux cheveux rouges ». (p. 35)
La rousseur, signe d’opprobre ou de déshonneur :
On voit ainsi quelles voies royales Seth Typhon et Ésaü ouvrirent dans l’inconscient collectif. Ces mythes y eurent un tel écho que, curieusement, l’intérêt dépassa même le cadre des vrais roux, et la rousseur fut volontiers attribuée par la suite, en signe d’opprobre et de déshonneur, à ceux dont on voulait fustiger la violence, la jalousie ou la fourberie ? La tradition, relayée par de nombreuses représentations iconographiques, désigna souvent comme roux Caïn, premier criminel de l’humanité, (p. 36) ou Judas, qui vendit le Christ pour trente deniers. Au XVIIème siècle, dans son Dictionnaire, Furetière écrit à propos de la couleur rousse qu’elle est « aussi appelée poil de Judas », reprenant à son compte ce qui semble admis de longue date. Pourtant aucun texte ne mentionne que Judas était roux.
Bien d’autres encore figurent au tableau du déshonneur, parmi lesquels Salomé, dont les danses lascives et voluptueuses firent perdre la tête à saint Jean-Baptiste...
(p. 39) Couleur de la prostitution :
Saint-Louis, dit-on, tolérait que certaines femmes fassent commerce de leur corps, à condition qu’elles soient nettement différenciées des femmes honnêtes en se teignant en roux. Un édit datant de l’année 1254 codifie cette obligation. Évoquant « le feu de l’Enfer, les forces débridées et les délires de la luxure », cette couleur signalait naturellement la sensualité vénale et l’érotisme racoleur.
Au XIVème siècle, de multiples déscriptions de courtisanes assurent la pérrenité de l’archétype. A titre d’exemple, Guy de Maupassant évoque Flora, pensionnaire de la maison Tellier « aux cheveux carotte » ; Emile Zola campe Anna Coupeau, dite Nana, « au duvet de rousse ».
De nombreux peintres bénéficiant des libertés conquises par les impressionnistes font aux prostituées les honneurs de leurs pinceaux. Parmi celles-ci figure la fameuse Rosa la Rouge, immortalisée par Toulouse-Lautrec, pour qui elle fut tout à la fois égérie, partenaire amoureuse imaginative, compagne de son infortune physique et que sa rousseur seule pouvait autoriser à tant de privilèges. D’autres rousses connurent la gloire d’inspirer les paroles d’une chanson, notamment Nini-Peau-d’Chien, « si bonne et si gentille », et Julie la Rousse, prompte à soulager « les ardeurs extra-républicaines ». La veine misérabiliste de la poésie connaît alors son heure de gloire, la femme rousse issue des bas-fonds y est à l’honneur. Elle s’illustre avec Baudelaire, (« A une mendiante rousse »), ou avec Verlaine (« A la princesse Rhoukine »). D’autres s’y essaient aussi, tel Jean Ajalbert, auteur de romans naturalistes, dans un poème intitulé « La Rousse ».
FAUCHE, Xavier, Roux et rousses, un éclat très particulier, Découvertes Gallimard, 1999.