Nous avons emprunté ce texte au site : creoles.free.fr
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Le Chabin, la Chabine
Chabin - Chabine, métisse de noir et blanc. Chabin doré : femme métissée de noir et de blanc ; aux cheveux roux et parfois aux yeux verts.
De même que le terme de "mulâtre" est à mettre en relation avec "mulet" (croisement du cheval et de l'âne), le terme de chabin, au sens scientifique du terme désigne le fruit d'un croisement entre le bélier et la chèvre ou entre le bouc et la brebis. On peut voir déjà dans la transposition à l'homme d'un terme utilisé pour désigner le produit d'une union animale "contre nature" l'annonce des mépris et péjorations dont seront l'objet les membres de ce groupe humain (le terme de "chabin/chabine", comme nous allons le voir, sert à désigner un certain type de populations métissées).
Le mot de chabin (qui a un correspondant féminin "chabine"), terme régulièrement présent dans les romans antillais, suscite effectivement l'interrogation du lecteur métropolitain, qui aura beaucoup de mal à trouver une explication satisfaisante.
Notons que ce terme n'est répertorié ni dans le Petit Robert (même dans le Robert 2000, pourtant si accueillant), ni dans le Petit Larousse, ni dans le Dictionnaire universel de chez Hachette/EDICEF, qui vise pourtant à intégrer dans sa nomenclature des mots pris dans les mondes francophones. Il ne figure donc dans aucun des dictionnaires français courants dans lesquels un lecteur de Chamoiseau non spécialiste de créole et de linguistique pourrait vouloir chercher le sens d'un mot inconnu de lui. Si ce lecteur dispose d'ouvrages comportant des éléments lexicographiques antillais (ex. Dictionnaire créole / français de Ludwig, Montbrand, Poullet, et Telchid), il trouvera effectivement la mention de ce terme (orthographié tantôt "chabin/chabine", tantôt "chaben/chabin"), mais simplement explicité par rapport au type physique qu'il évoque.
Le dictionnaire de Poullet traduit CHABEN par "chabin" (entre guillemets), par le terme de français régional, tout aussi inconnu du métropolitain, et l'illustre par un exemple créole : "On nèg wouj a chivé jón" : exemple pour le moins curieux et définition contestable puisque précisément le "chabin" peut être "rouge" ou "jaune" (cf. ci-dessous) et qu'il est pour le moins maladroit de faire figurer les deux termes dans une définition pour lors ambiguë, en outre très mal traduite puisqu'on donne comme traduction "Un nègre à la peau claire et aux cheveux crépus blonds" (nèg ne peut être traduit par "nègre" en français, encore moins "nèg wouj", et bien sûr la phrase créole au départ ne comporte ni la mention de "peau claire" ni de "cheveux crépus") : tout au plus peut-on dire que l'on a donc deux exemples (contestables) d'emplois du mot "chabin", dont d'ailleurs la source n'est pas indiquée (il s'agit probablement d'exemples donnés par les auteurs du dictionnaire, sans réflexion préalable sur les termes de "couleur"). Précisons encore que le "nègre rouge" ou la "négresse rouge" correspond à un type africain particulier (pas très foncé), mais en général non métissé (le métissage donnant des mulâtres, plus ou moins foncés, mais issus de parents eux-mêmes métissés, au-delà de la toute première génération !).
Chabin - Chabine, métisse de noir et blanc.
Chabin doré : femme métissée de noir et de blanc ; aux cheveux roux et parfois aux yeux verts.
Ne nous laissons pas abuser toutefois : la définition ici proposée de "chaben" est curieusement une définition en grande partie négative "n'ayant pas les cheveux ou les yeux noirs" ! On peut en outre s'interroger sur ce que veut dire "de race noire à la peau bien claire" ? Le chabin de fait a souvent la peau tout à fait "blanche", mais des traits négroïdes (lèvres épaisses, nez épaté, prognatisme...). Quant à l'explication différente pour la femme elle peut induire en erreur : pourquoi, elle, est elle déclarée "métisse" alors que le chaben est "de race noire" ?
De toutes façons, même si l'on ajoutait des éléments descriptifs plus précis, non politiquement correct comme l'indication de "traits négroïdes", on serait encore bien loin de la réalité des chabins et chabines aux Antilles, qu'une première recherche dans les oeuvres de Chamoiseau faisait bien apparaître comme personnages tout à fait particuliers.
On précisera tout de suite que résument assez bien les particularités des chabins les usages contextuels les plus fréquents : on parle volontiers de "mauvais chabin" , ou de "chabin sur" (acide) manifestant par là l'aigreur ou l'agressivité du chabin mâle. La chabine, souvent qualifiée de "tit-chabine" est particulièrement appréciée au plan sexuel, mais est aussi considérée comme inquiétante car comme on l'explicite parfois "i ka mòdé zòrèy" (elle mord les oreilles). On retrouve les "pouvoirs" un peu inquiétants de ces êtres ni blancs ni noirs, mais qu'il faut situer plutôt du côté du blanc, qui ont pris des traits d'un côté et de l'autre, non pas pour obtenir une coloration intermédiaire comme chez les classiques métis, mais gardant des traits du noir et des traits du blanc, en quelque sorte juxtaposés : cheveux crépus, mais blonds ou roux, peau claire, mais traits du visage d'un noir, etc. Dans la littérature, les références aux chabins ou chabines n'ignorent jamais ces significations fondamentales et quand un auteur place quelque part un chabin ou une chabine, on doit comprendre que le personnage est un personnage inquiétant, doué de pouvoirs étranges, lui-même perturbé par l'arrivée de la nuit, temps de tous les quimbois et des mofwazé (personnes qui se sont métamorphosées, généralement en chien). Sa sensibilité un peu maladive le prédispose aux angoisses et aux actions incontrôlées. On lui attribue classiquement des rôles de "méchants".
Chantal Anglade : Votre dédicace à « tous les petits chabins du monde » me tient particulièrement à cœur - j’entends bien le « du monde »...- mais cette récurrence de la figure du chabin ... et je peux vous dire - pardonnez-moi d’insister une fois encore sur mon ignorance - que pour la lectrice que je suis, cela a demandé un grand effort : le chabin aux yeux du Blanc n’existe pas ! Il m’a fallu l’aide d’amis antillais, il m’a fallu ouvrir les yeux, et puis vous relire pour comprendre quelle était la réalité. Lorsque je vous lis et lorsque je m’interroge sur votre écriture, ce qui me vient, c’est que votre écriture est une écriture chabine ; elle a besoin de ce mot qui va frapper le lecteur métropolitain d’ignorance ( on comprend « mulâtre », « métis », on ne va pas comprendre « chaben », avec cette finale que j’aime beaucoup, « chaben » avec ce « en », et je me demande pourquoi au féminin cela se transforme en « ine », « chabine »). Alors, est-ce que votre langue est chabine ? Est-ce que l’on doit y voir l’image du chaben colérique ?
Une phrase dans votre essai sur Aimé Césaire Une traversée paradoxale du siècle : « Cette langue est mangrove (...) La mangrove nous a guéris de la soif des origines » - je ne vous interroge pas là-dessus, on ne va pas revenir là-dessus ... « cette langue est mangrove » : on est dans une image extraordinaire ! L’image de la mangrove, l’image du chabin chez Raphaël Confiant !
Pour en revenir au monde de l’Habitation, est-ce que la figure du chabin est datée elle aussi ?
Raphaël Confiant : Non, elle n’est pas datée. C’est la société qui nous impose l’appartenance à ce sous-groupe. Aucun être humain ne se réveille et se dit « tiens ! je suis blanc ! je suis noir ! », mais la société vous met dans une case, et vous pouvez vous révolter, le physique est toujours là. Moi, quand j’étais enfant, à l’école, on me disait « chabin tiqueté », « chabin poil roux » parce que mes cheveux étaient roux à l’époque, je me battais, il y avait les petits Indiens qui eux aussi se battaient. Dès l’enfance, on m’a caractérisé comme cela, et quand on est enfant, on accepte les caractérisations. Un jour, je me suis dit : « mais c’est quoi « chabin » ? ça veut dire quoi ? ». C’est pas le type qu’est noir ...Et je me suis rendu compte que le chabin remplit le même fonction que le rouquin dans la société européenne : c’est celui qui est stigmatisé, qui a la réputation d’être colérique, méchant, d’être etcetera et tout ! et dans notre société, le chabin remplit ce rôle-là car il a quelques caractéristiques pouvant le rattacher par analogie au rouquin : souvent des taches de rousseur, les cheveux roux. La chabine, en revanche, ne subit pas l’ostracisme du chabin. D’ailleurs la rousse en Europe non plus ! il y a deux mots, « la rousse » et « la rouquine ». Quand on n’aime pas une rousse, on dit « rouquine », mais quand on dit « la belle rousse », c’est la chabine ! ça correspond ! féminin et masculin sont différents.
Cette société fragmentée selon les couleurs de peau, c’est la colonisation qui l’a faite. Moreau de Saint-Mery, un historien du XVIIIème siècle, distinguait cent vingt-cinq catégorisations entre noir et blanc avec un nom pour chaque : marabout, octavon, quarteron, griffe, etc... Ca s’est réduit à cinq ou six. C’est parce que la société antillaise est une société profondément raciale, fondée sur une domination raciale, fondée sur une volonté de blanchiment : plus on se rapproche du blanc, plus on est sensé être sauvé, d’ailleurs on dit « l’enfant est sauvé ». Tout cela fait que le chabin a un rôle ambigu : il est stigmatisé comme étant le rouquin, mais en même temps il a la peau claire, certains chabins ont les yeux bleus, il est quand même valorisé car il a quelques traits qui peuvent être ceux du blanc. Moi, dès l’enfance, je me suis retrouvé prisonnier de cette chose-là, on me disait : « un chabin, cela ne peut pas être mou ! », on vous met cela dans la tête. Je le vois chez les petits enfants chabins, ils habitent cette image qu’on a créée. Ce qu’on va tolérer chez un enfant chabin, on ne le tolérera pas chez un autre enfant. C’est normal qu’il casse tout, qu’il gueule, et tout ! On dit : « c’est pas grave, c’est un chabin ... ». C’est une drôle d’identité car quand on grandit, on s’aperçoit que cela ne veut rien dire, parce que je ne sais toujours pas ce qu’est un chabin, hormis le physique. Le société coloniale a établi un rapport direct entre le biologique et le psychologique.
Chantal Anglade : Vous avez de la tendresse au moins pour le mot « chabin »...
Raphaël Confiant : Oui, parce que le chabin est le seul métis qui peut sortir de n’importe quel couple ; on peut avoir deux personnes noires qui font un chabin ; il y a des békés qui ressemblent à des chabins, Michel Leiris l’a écrit ! mais c’est normal, parce qu’au début de la colonisation, il n’y avait pas assez de femmes blanches, et beaucoup de blancs se sont mariés à des noires, et quatre-cinq-dix générations après ça rejaillit ! le chabin peut sortir de n’importe quel groupe ethnique ! il n’y a pas de famille de chabins, et les chabins ne se marient jamais entre eux, et je me demande si en Europe les roux se marient entre eux ... Le chabin peut être le frère de n’importe qui, quelque soient sa couleur, ses cheveux. J’ai une sœur ...
Chantal Anglade : Votre sœur Chantal, qui porte le même prénom que moi, qu’est-elle devenue ?
Raphaël Confiant : Elle est pharmacien en Guadeloupe et elle a beaucoup ri quand elle a lu mon autobiographie, car elle avait oublié nos conflits d’enfance, comment quand j’étais fâché avec elle, je la traitais d’Egyptienne, parce que pour moi ce qui était plus noir, c’était les Egyptiens, je ne connaissais pas l’Afrique Noire, j’étais gamin, j’avais dû voir quelques films sur les Egyptiens. En Guadeloupe, on la prend pour une métisse indienne, une échappée-coulie, parce que mon père est un métis noir-chinois et ma mère une métisse noir-blanc ; elle a repris les cheveux des chinois, elle a la peau noire ; c’est un type totalement différent de moi. Quand on la voit, personne ne peut imaginer que c’est même père-même mère, et mes autres frères et sœurs, pareille ! cela, c’est courant !
Quand on est enfant, on est bête ! On véhicule les pires valeurs négatives de la société, les pires préjugés : dans mon enfance, dans les années cinquante, tout ce qui était noir était mauvais, diabolisé, de sorte que, je l’avoue sans honte, je partageais cette idée : j’étais très content de ne pas avoir la peau noire, de ne pas être noir comme on disait « comme un péché mortel ».
Chantal Anglade : Cela dit, dans Commandeur du sucre, vous décrivez le commandeur Firmin qui se précipite dans la rue Case-Nègres parce que l’on croit qu’il y a un incendie, il déniche dans un tonneau un petit enfant qu’il prend contre lui ; c’est un enfant noir qui a les cheveux grainés. Il y a tout à coup un débordement d’amour pour cet enfant, et vous écrivez bien que le Nègre s’est vu laid parce que le Blanc l’a vu ainsi. Il y a une sorte de miroir. Il y a sans cesse dans vos livres l’expression de l’amour de la part Blanc ou du Mulâtre pour cette « noirceur immaculée ».
Raphaël Confiant : C’est sûr. Sinon, il n’y aurait pas ce métissage. Je crois qu’il y a eu un discours idéologique visant à diaboliser le Noir pour justifier l’esclavage, mais au fond, disais-je à un Béké en riant, si les Noirs étaient si inférieurs et dégoûtants que vous le dîtes, puisque vous avez pratiqué la fornication avec les Négresses pendant trois siècles, cela relève de la zoophilie ! Ce monde-là aussi est en voie de disparition. Aujourd’hui, le mot « chabin » est employé pour tout blanc -non béké, hein ! - sympathique...
Chantal Anglade : Ah ! donc, le chabin devient sympathique !
Raphaël Confiant : Quand un Blanc est sympathique en Martinique, les gens l’appellent « chabin ». Je vais vous raconter une anecdote : j’avais ma voiture en panne il y a quelques années quand Lady Diana est morte, et j’ai fait Vauclin-Fort-de-France en taxi collectif, et j’entendais les gens dire : « tu crois que le prince Charles, il aurait pu faire ça à la chabine ? ». A la fin du voyage, j’ai compris que c’était Lady Diana qu’ils appelaient « chabine ». Ils l’appelaient « chabine » parce qu’elle était une Blanche sympathique à leurs yeux. Le mot « chabin » a donc dérivé de son sens premier, et est employé pour toute personne sympathique. Quelqu’un peut être très noir et on lui dit : « eh ! chabin, tu peux faire cela pour moi ? ». De même, on appelle Alfred Marie-Jeanne « Chaben », pourtant il est presque blanc ; personne dans la rue en France, je suppose, ne verrait qu’il a une origine noire. Le sens s’est élargi, déracialisé.
Il y a un jeu aussi de ma part en valorisant les chabins, en faisant appel à tous les chabins du monde, parce que je dis souvent que les Etats-Unis et la France deviendront des nations chabines : quand on regarde le métissage qui se fait aux Etats-Unis depuis que la ségrégation est tombée, 40% des mariages dans la communauté noire se font hors communauté. Le monde entier devient chabin...