Texte : Paul MOMBELLI
Illustrations : Pierre CARENCO
Après quelques semaines de ma seconde réclusion au bagne d'Alger, j'en fus tiré par mon nouveau maître, Pacha Raïs, le vieux capitaine corsaire.
Après avoir fait enlever les chaînes qui m'entravaient, il me fit signe de l'accompagner et partit d'un pas vif, sans se retourner pour voir si je le suivais. Que faire sinon le suivre ? Que pouvais-je espérer d'une fuite dans cette ville hostile ?
Nous arrivâmes dans la basse ville, dans une partie en pleine évolution, dans laquelle les raïs importants faisaient construire leurs riches demeures. Nous nous arrêtâmes devant l'une des plus splendides maisons de style mauresque, un véritable palais. Le vieux raïs avait manifestement fait fortune dans la pratique de la course.
Le portail extérieur s'ouvrit dès que l'on se présenta devant lui. Mon maître me conduisit dans une vaste pièce, dans laquelle deux servantes attendaient. Après avoir dit quelques mots à l'une d'entre elles, dans une langue que je ne comprenais pas, il me laissa avec les jeunes femmes et disparut par une porte donnant sur un patio. Les deux domestiques me sourirent et m'encadrèrent en me conduisant vers une porte latérale. L'une d'entre elles, celle à laquelle le maître ne s'était pas adressé, me parla en italien.
Nous allons te permettre de te laver et de te changer, avant de te présenter à notre maîtresse qui souhaite te connaître.
Elle ajouta, avec une petite moue.
Il faut dire que tu ne sens pas particulièrement bon !
C'était malheureusement vrai. Depuis mon enlèvement, je n'avais pas nettoyé mes vêtements et je ne m'étais que très peu lavé. La propreté n'était pas le point fort du bagne d'Alger.
Les deux servantes me firent entrer dans une petite salle couverte de mosaïques de couleurs claires et en grande partie occupée par une vasque pleine d'eau dans laquelle se déversait une fontaine. En riant, elles m'aidèrent à me déshabiller. J'étais honteux de ma nudité maculée de saleté, mais je n'osais pas protester et je me laissais faire docilement. Comme par jeu, elles lavèrent avec application toute la surface de mon corps, apportant tous leurs soins aux parties les plus intimes. Je songeais au curé de mon village et me disais que s'il avait pu voir cette scène, elle n'aurait fait que confirmer son idée que les Barbaresques m'avaient conduit en Enfer. J'avoue, à ma courte honte, que cet Enfer là n'était pas vraiment désagréable.
Séché et couvert d'une sorte de robe ample et longue, que les maures nomment djellaba, je fus conduit par mes deux anges gardiens auprès de leur maîtresse. Elle nous attendait dans sa chambre, une grande pièce lumineuse située au premier étage. Les deux servantes me poussèrent à l'intérieur de la pièce et s'éclipsèrent discrètement.
La jeune femme était allongée sur un divan placé contre un mur de la salle. Elle appuyait nonchalamment sa jolie tête sur l'un de ses coudes. Ses longs et abondants cheveux présentaient un entrelacs chatoyant de mèches de couleurs fauves, allant du rouge feu à l'auburn le plus sombre. Ils recouvraient une grande partie de son corps, dont le reste apparaissait vêtu d'une tunique de tissus léger, de couleur bleu ciel. La teinte de sa chevelure accentuait la blancheur exceptionnelle de sa peau. De somptueux bijoux ornaient son coup, ses poignets et ses chevilles. Ses yeux immenses, d'un vert étincelant, me fixaient avec intérêt à travers ses grands cils flamboyants. Ce regard attentif ne faisait qu'accroître ma confusion et la gaucherie de mes gestes. Pendant qu'elle continuait à m'observer en souriant, je me dandinais stupidement d'un pied sur l'autre. Après plusieurs semaines d'ennui au bagne, j'étais soudain propulsé devant une splendide jeune femme, qui dévisageait avec gentillesse le grand benêt que j'avais conscience d'être. D'une voie claire, avec un très léger accent, elle m'adressa la parole dans ma langue natale.
Voilà donc la dernière acquisition de mon époux.
Je serrais les poings avec rage, humilié d'être envisagé comme un animal domestique ou, pire, comme un objet familier. La belle perçut mon mouvement d'humeur, ce qui eut pour effet de déclencher son rire cristallin. Elle riait à gorge déployée, en continuant à me regarder avec amabilité.
Allons, jeune homme, ne t'offusque pas de mes propos. Ne sais-tu pas que je suis une esclave, comme toi. Un peu plus aimée par son maître, sans doute, mais une esclave quand même.
Cette révélation me laissa bouche bée, ce qui ne devait pas me donner un air plus malin qu'auparavant. Comment une femme si belle et si sûre d'elle, magnifiquement installée dans ce palais et couverte de bijoux, pouvait-elle être une esclave comme moi ?
Mais cet homme n'est-il pas votre époux ?
Il m'a épousée à la mode turque, sans sacrement. Je n'aurais d'ailleurs reconnu aucun autre sacrement que ceux de la religion catholique que j'ai refusé de renier. C'est pour cela que je suis toujours une esclave, même si mon maître est fou de moi et prêt à me passer mes moindres caprices.
Une question me vint à l'esprit, je la refoulais aussitôt en baissant la tête et en rougissant. Elle perçut mon trouble et en devina la raison, car elle semblait lire en moi comme dans un livre ouvert.
Tu te demandes si je ne suis pas effrayée de vivre ainsi dans le péché d'adultère avec un musulman.
Je ne répondis pas. Qui étais-je pour m'ériger en censeur de cette dame ? Allais-je reprendre à mon compte les discours de cet affreux curé que j'avais tant redouté et tant haï ? Avec un sourire triste et une voix hésitante, elle m'affirma que la vie allait m'apprendre à faire parfois des compromis avec mes convictions.
Une autre question me vint à l'esprit.
Les deux servantes, qui m'ont conduit ici, sont-elles également des esclaves ?
J'avais du mal à comprendre comment une esclave pouvait être servie par d'autres esclaves, qui l'appelaient Maîtresse. Elle acquiesça de la tête et son rire clair jaillit à nouveau. Je sentis confusément que j'allais bientôt adorer ce rire. Je crois que c'est, à jamais, le chant le plus pur que j'entendrais en ce bas monde, où j'allais être le plus souvent environné de cris de colère et de hurlements de douleur.
Viens plutôt t'asseoir près de moi et raconte-moi ton histoire.
D'un geste gracieux de sa main libre, elle m'invitait à prendre place sur le sol, devant elle. Je m'approchais maladroitement et me plaçais près du divan, à genoux sur le tapis de laine épaisse qui ornait le sol de la pièce. Elle passa lentement sa main dans mes cheveux et m'invita à parler. Ce geste amical me déchira le cœur, car c'était une caresse que ma mère avait l'habitude de me prodiguer. C'est avec la gorge serrée que je lui racontais l'histoire de ma vie. Elle m'écoutait avec attention, et m'invitait aimablement à poursuivre du regard, chaque fois que je cessais de parler. Je remarquais que si elle parut affectée par le récit des malheurs de mes parents, c'est la fin tragique de Noiraud qui sembla lui faire le plus de peine.
Tu ne sais donc pas ce qu'est devenu ton chien ?
J'imagine qu'il a été achevé par le corsaire qui m'a capturé.
Tu ne lui as pas posé la question ?
Non, j'ai préféré ne pas l'entendre décrire la mort de mon fidèle compagnon. S'il l'avait fait avec méchanceté, je n'aurais pas pu résister à l'envie de lui sauter à la gorge, ce qui n'aurait pas arrangé mes affaires.
Tu as raison, parfois il vaut mieux ne pas savoir. Je vois que tu as déjà beaucoup de sagesse pour ton âge, car tu réfléchis avant d'agir, ce qui est bien.
Mon histoire avait sans doute ému la belle captive, car elle déclara que l'entrevue était concluante et qu'elle me prenait à son service. C'est ainsi que je devins l'esclave d'une esclave, ce qui, paradoxalement, fut pour moi une incontestable promotion. Je passais d'une prison répugnante, où je croupissais dans la crasse, à un magnifique palais où j'étais bien nourri, bien vêtu et bien traité.
L'aimable servante qui parlait ma langue, s'appelait Gina et était d'origine calabraise comme moi, ce qui créa immédiatement des liens de sympathie entre nous. La seconde était grecque, comme le maître, et ne parlait que la langue de son peuple et quelques mots d'Espagnol que lui avait appris sa maîtresse, ce qui limitait considérablement nos possibilités de conversation. Gina, par contre, me communiqua complaisamment des informations sur notre maîtresse, qu'elle semblait tenir en grande estime. Elle m'apprit que c'était la fille d'un riche commerçant espagnol installé dans le royaume de Naples. Son père, qui l'aimait tendrement, tenait à lui ménager un bon mariage avec l'un de ces hobereaux, pauvres et audacieux, que secrète la rude Castille. Il l'avait envoyée à Madrid, pour parfaire son éducation dans un couvent qui accueillait uniquement des filles de la meilleure société. C'est au cours du voyage de retour que le bateau, qui transportait la malheureuse, avait été arraisonné par la galiote de Pacha Raïs. Celui-ci était tombé immédiatement amoureux fou de la jeune fille, qu'il traita comme une grande dame et qu'il se proposa d'épouser.
De retour à Alger, après un bref séjour dans sa vieille maison, il la conduisit dans la magnifique demeure qu'il venait d'acheter pour elle dans le quartier des raïs, au cœur de la nouvelle ville basse qui se développait au pied de la Casbah. Il refusa systématiquement toutes les propositions de rachat que le père éploré lui fit parvenir par l'entremise de commerçants juifs. Ceux-ci entretenaient des liens permanents entre les états barbaresques et les états chrétiens, ce qui leur permettait d'exercer de fructueux trafics. Ils revendaient, aux Chrétiens, une partie des prises réalisées aux dépens d'autres Chrétiens par les Barbaresques, et fournissaient à ceux-ci les produits manufacturés qui leur faisaient défaut. Ils pouvaient aussi s'entremettre pour obtenir la libération des esclaves fortunés, moyennant une honnête commission prélevée sur la rançon. On dit que le riche espagnol offrit des sommes considérables pour récupérer sa fille. Le vieux raïs, qui était lui-même fort riche et, surtout, profondément amoureux, n'en eut cure. Il épousa la jeune femme suivant la coutume musulmane et l'installa princièrement dans son palais. La jeune Castillane, qui répondait au prénom si mal mérité de Dolorès, n'était pas préparée à résister aux pressions de son vieil amoureux. C'était une jeune fille au caractère aimable et enjoué, à laquelle sa jeunesse dorée avait donné le goût d'une existence agréable plutôt que la vocation du martyr. Après s'être rendue compte qu'elle n'avait aucun espoir d'échapper aux griffes du corsaire, elle s'abandonna mollement aux charmes de la vie qu'il lui offrait. Sa seule résistance fut son exigence de conserver la religion dans laquelle elle avait été élevée, ce dont le vieil homme, qui s'était fait musulman par nécessité, se moquait éperdument.
La raison de ma présence en ces lieux ne m'apparut pas de prime abord. Dolorès avait deux jeunes servantes pour assurer son service particulier, ce qui était un privilège exceptionnel dans un pays où les jeunes femmes avaient une valeur considérable et, de plus, la demeure était abondamment pourvue en personnel domestique employé à des usages plus généraux. Cette seconde catégorie était constituée par une majorité d'hommes, et par quelques femmes, qui étaient tous relativement âgés. Il y avait, chez les hommes, une proportion étonnamment importante d'amputés d'un membre. J'appris, avec le temps, que toutes les forces vives de la ville étaient consacrées au service, direct ou indirect, de la course corsaire, qui était la principale source de richesses. Les tâches domestiques étaient réservées aux personnes âgées, ou handicapées, qui n'avaient pas acquis suffisamment de biens avec la course pour pouvoir vivre de leurs rentes. Le vieux raïs, exerçant son métier depuis de nombreuses années, avait attaché à son service domestique plusieurs anciens marins, que l'âge ou l'adversité avaient privé de leur précédent moyen de subsistance. Ces hommes lui étaient dévoués corps et âmes, et je me rendis bientôt compte qu'ils exerçaient une surveillance constante sur la jeune épouse qui n'avait jamais totalement perdu son statut de captive. Pacha Raïs, contrairement à ce que pouvait laisser croire son nom, était un Grec, compagnon de la première heure des frères Barberousse. Contrairement à Khaïr ed-Din, qui paraissait toujours jeune, c'était un petit homme décharné qui ne semblait plus avoir d'âge. Il était ni laid, ni répugnant, mais était complètement desséché, comme momifié, bien que certainement encore fort vigoureux.
Ma jeune compatriote m'expliqua que sa maîtresse, ayant appris par la bouche même de son mari qu'il venait d'acheter un jeune esclave mâle pour le service de sa galiote, avait longuement insisté pour que celui-ci lui soit présenté et, éventuellement, affecté à son service personnel, au moins jusqu'au début de la saison propice à la navigation. Il était d'ailleurs habituel que les membres des chiourmes des navires désarmés soient employés à satisfaire des intérêts privés, ou publics, pendant leur période de chômage.
Pour justifier l'emploi d'un homme, Dolorès avait mis en avant certains travaux, demandant de la force, qui étaient à réaliser dans son appartement privé dans lequel elle ne laissait pénétrer aucun des domestiques affectés au service général de la maison ou à celui particulier de son époux. Ma jeunesse rendait acceptable mon admission dans ce monde jusque-là exclusivement féminin. En me racontant cela, Gina, avait un petit sourire en coin, qui me donna à penser qu'elle ne me disait pas tout ce qu'elle savait sur la question.
Dans un coin de la chambre de Dolorès, un meuble à étagères rassemblait plusieurs dizaines de livres. La première fois que je vis cette bibliothèque, je restais en arrêt devant elle, stupéfait de voir autant d'ouvrages rassemblés en un même lieu. Depuis ma naissance, je ne devais pas avoir vu plus de trois livres, et encore pas simultanément. Notre curé en détenait deux, j'avais entrevu le troisième chez la sage-femme boiteuse que ma mère m'avait envoyé requérir au chevet de mon père malade. Pendant que j'observais le dos des ouvrages, sans oser les toucher, ma jeune maîtresse se glissa près de moi en souriant et m'interrogea .
Tu sais lire ?
Non, je n'ai jamais appris.
Les livres t'intéressent ?
Oui !... Non... Que pourrais-je en faire ? J'aimerais pourtant savoir déchiffrer ce qu'ils contiennent. Je me rends compte, aujourd'hui, que le monde est vaste et qu'il contient beaucoup de choses que j'ignore, ou que je ne comprends pas lorsque je les rencontre. Quand j'étais dans mon village, cela n'avait pas d'importance. Tout ce que j'avais besoin de savoir, mon père et ma mère pouvaient me l'enseigner... Enfin, je croyais alors qu'il en était ainsi. Aujourd'hui je suis un peu perdu. Je me rends compte que mes parents ne savaient pas grand-chose, en dehors de ce qui était nécessaire à l'exécution de leurs tâches quotidiennes. C'était le curé qui nous reliait aux mystères du monde et qui se chargeait de nous les expliquer. Je doutais déjà, alors, de ce qu'il disait. À présent je sais qu'il affabulait, soit par ignorance, soit par volonté de nous maintenir dans un état de dépendance peureuse.
Pour tes parents, c'est normal. Eux-mêmes n'avaient sans doute jamais quitté leur village et n'avaient pas étudié. Je suis pourtant certaine que ton père savait tout de la mer et des poissons, et que ta mère n'ignorait rien de l'amour qui permet de faire pousser des enfants beaux, grands et forts, comme toi...
En disant cela, elle me passa tendrement la main dans les cheveux.
Quoi que tu puisses apprendre dans l'avenir, même si tu deviens un très savant personnage, ne méprise jamais tes parents qui ont fait de toi ce que tu es aujourd'hui, car ce n'est déjà pas si mal.
Elle laissa éclater, une fois de plus, son rire cristallin qui me plaisait tant.
Veux-tu que je t'apprenne à lire ?
Oh oui, mais... En serais-je capable ?
J'en suis certaine. Tu as l'esprit vif et tu raisonnes bien. Si tu veux vraiment très fort y parvenir, tu progresseras très vite. Je t'apprendrais à écrire, également. Comme cela, un jour, quand tu seras très vieux et très instruit des choses de la vie, tu pourras écrire toi-même un livre. Ne fais pas cette tête ! C'est tout à fait possible. Tu parleras de moi dans ton livre. J'espère que tu ne seras pas trop dur envers une pauvre captive. Que tu essayeras de mettre en évidence ce qu'il y avait de bon en moi, en étant indulgent pour mes faiblesses de femme.
Sous l'emprise d'une impulsion soudaine et incontrôlable, je m'agenouillais devant elle, et prenant sa main droite avec d'infinies précautions, j'y déposais mes lèvres avec ferveur.
Allons, allons, relève-toi ! Je ne mérite pas que l'on se prosterne devant moi.
Elle retira sa main, sans violence mais avec détermination. Elle était pâle et semblait exagérément troublée par mon geste innocent. Elle se ressaisit bientôt et un pâle sourire réapparut sur ses lèvres, pendant qu'elle déclarait d'un air rêveur :
On ne s'agenouille que devant une personne que l'on vénère ou devant une personne dont on veut obtenir la complaisance. Ne vénère tes semblables qu'avec beaucoup de parcimonie, car fort peu le mérite. N'attends rien de la complaisance d'autrui, ce que tes qualités te permettent d'espérer te revient de droit, pour le reste, apprends à t'en passer au lieu d'y prétendre à tort.
Elle secoua sa belle tête et laissa éclater à nouveau son rire clair, comme pour chasser une image désagréable de son esprit.
Nous allons commencer immédiatement. Viens près de mon divan pour que je te donne la première leçon !
Charmante petite Dolorès, bien des années ont passé et j'espère avoir acquis quelques connaissances du monde. Si j'écris ces mémoires, aujourd'hui, c'est avant tout pour remplir la promesse que j'ai implicitement formulée ce jour-là. Ma plume est sans doute trop malhabile pour te rendre grâce tout à fait, mais j'espère que ceux qui liront ces lignes comprendront à quel point je respecte ton souvenir et combien je suis désireux de transmettre à l'éternité une image de toi dont tu n'aurais pas eu à rougir.
J'étais alors encore bien naïf, malgré les prémices sexuelles que j'avais connues avec Angéla, mais j'étais quand même déconcerté par les façons qu'avait la jeune femme de me faire asseoir tout près d'elle et de passer, à tout propos, ses mains dans mes cheveux. À notre première rencontre, ces caresses m'avaient fait penser à ma pauvre mère. Ensuite, j'avais largement eu le temps de réaliser qu'elle n'avait, ni l'âge, ni l'aspect de celle-ci, sans doute avait-elle quelques années de plus que ma sœur aînée.
Pour éviter de laisser mes yeux s'égarer sur son corps de façon indiscrète, quand ma maîtresse m'invitait à m'asseoir près d'elle, je m'asseyais avec l'échine contre le divan. En lui tournant ainsi le dos, bien que je sois très proche, je pouvais conserver une partie de mon sang-froid. Elle se lovait alors en bordure de la banquette, en arc de cercle autour de moi, sa tête penchée sur mon épaule. Cette tendre proximité me permettait de découvrir un charme oriental que je n'avais jamais connu jusqu'ici. Quelques secondes après m'être installé, j'étais submergé par les subtils effluves de son parfum.
Ma mère n'avait jamais employé de parfum de sa vie. Nous étions trop pauvres pour espérer utiliser de si coûteux artifices. Les seules senteurs qui entraient chez nous, étaient celles que la nature nous offrait gratuitement, comme les arômes des pétales de roses ou des brins de lavande que l'on cueillait au bords des chemins.
Dolorès me fit découvrir les savants mélanges dont les orientaux raffolaient et que même les hommes utilisaient volontiers. Chaque fois que je le pouvais, j'ouvrais les lourds flacons qui encombraient la table basse sur laquelle elle déposait tous ces produits de toilette. Posant mon nez au-dessus de leurs orifices, j'essayais de deviner quels en étaient les composantes suaves. Tous les parfums d'Orient, que j'étais incapable de nommer à l'époque, défilaient ainsi dans mes narines, provoquant des rêves colorés qui me conduisaient loin de ma condition présente, sans m'éloigner toutefois de ma charmante maîtresse.
Mon odorat s'étant rapidement affiné à ce petit jeu, il m'apparut bientôt qu'un parfum n'avait pas les mêmes fumets quand il était dans un récipient et quand il avait été porté, ne serait-ce que quelques instants, par la jeune femme. Je découvrais ainsi la subtile alchimie qui s'effectuait sur sa peau chaque fois qu'elle la parfumait et qui transformait les odeurs, mises en flacon par l'homme, en fragrances originales, propres à la jeune femme. À travers les exhalaisons fleuries qui me parvenaient quand j'étais près d'elle, j'appris à distinguer celles qui étaient dues aux parfums, de celles qui provenaient de son corps. Progressivement, j'en vins à préférer, entre tous, ses parfums naturels de femme. Si j'avais osé, je lui aurais demandé de ne plus user des senteurs sophistiquées dont elle se paraît.
J'acquis progressivement la conviction qu'elle employait toujours plusieurs parfums simultanément, un pour chaque partie importante de son corps. Humer les odeurs de la jeune Castillane devint rapidement un véritable jeu de pistes. J'appris à démêler l'entrelacement subtil des effluves délicats et à leurs associer des endroits précis de son anatomie. Certaines senteurs me plongèrent bientôt dans un trouble exquis, m'emportant loin d'Alger, loin de cette terre de misères, vers un paradis qui ne devait sans doute rien à Dieu, mais qui avait beaucoup plus de prix à mes yeux que le pays des Séraphins.
À chacune de mes rencontres avec Dolorès mon émotion grandissait. Les sourires sous-entendus et les allusions voilées de la servante calabraise, achevèrent de me convaincre que ces attouchements et l'offrande de cette tiède et odorante promiscuité, n'étaient pas vraiment innocents. Pourtant ma timidité naturelle, et mon respect pour la jeune femme, m'empêchaient de faire le moindre mouvement qui puisse être considéré comme un geste audacieux en sa direction, cela malgré les bouffées de tendres désirs qui me submergeaient fréquemment en sa présence.
Nos petites séances en tête-à-tête se multipliaient depuis que ma maîtresse avait décidé de m'apprendre à lire et à écrire. Il est vrai que je progressais très vite dans mon apprentissage, ma motivation et la bonne volonté de mon professeur étant extrêmes. Je remarquais très vite qu'elle attendait, pour m'appeler auprès d'elle, que son vieil époux sorte de la maison. Ce qu'il ne manquait pas de faire pour des absences de longue durée, le matin, l'après-midi et le soir.
Le vieux corsaire s'ennuyait ferme dans cette belle demeure qui ne parvenait pas à lui faire oublier le pont de sa galiote. Il avait besoin de grand air et d'exercices, ainsi que du contact de ses confrères. Seule la présence de Dolorès le ramenait au logis. Sans elle, je crois qu'il aurait navigué même au cours de l'hiver, ce que faisaient de plus en plus de corsaires, constatant que cette période de l'année était particulièrement propice pour surprendre les navires qui effectuaient une navigation commerciale le long des côtes, ou les populations qui se croyaient protégées, par le mauvais temps, contre les raids de piraterie.
La jeune Castillane devenait, elle-même, de plus en plus nerveuse à chacune de nos rencontres. Ces caresses, initialement circonscrites à mes cheveux, étendaient progressivement leur champ d'action. Bientôt ses mains se portèrent sur mon visage, sur mes bras, puis sur mon torse. Un après-midi ensoleillé comme une journée de printemps, nous approchions en fait de Noël, elle me requit pour déplacer de lourds coffres à vêtements qui encombraient une pièce de son appartement. Quand le travail fut achevé, elle s'approcha de moi et, me regardant avec des yeux brillants, passa ses mains sur mon torse humide de sueur, à travers l'entrebâillement de ma chemise. Elle me demanda alors, d'une voix un peu roque, d'aller me baigner pour me rafraîchir et de revenir la voir ensuite. Quand je revins dans la chambre, je la trouvais une fois de plus allongée sur son divan, et une fois de plus elle me désigna le tapis à ses pieds pour que je m'y installe.
Dès mon entrée dans la pièce, je sentis une tension qui régnait dans l'atmosphère de celle-ci. Quelque chose d'indéfinissable, dans l'attitude de ma maîtresse, me fit comprendre qu'un événement important allait se dérouler. Une fois assis le dos contre le lit, je commençais à réviser les connaissances que j'avais déjà acquises, sur un livre qu'elle m'avait préparé. Pendant que j'épelais maladroitement quelques mots, elle se pencha sur moi. Je sentis son souffle chaud dans mon cou et restais pétrifié. Une petite main s'insinua à l'intérieur de ma djellaba et vint gratter la peau de ma poitrine. La gorge nouée, je ne pouvais plus parler. Elle laissa échapper quelques notes de son rire limpide, puis se tut. En m'asseyant, j'avais involontairement coincé ma longue robe sous une jambe et le fin tissu était tendu sur mes parties génitales. Silencieux et haletant, je pris soudain conscience qu'elle observait, par-dessus mon épaule, le volume imposant de mon sexe gonflé de désir. Honteux de cette vision indiscrète, je tentais de modifier la position de mon vêtement pour masquer le membre indécent. Avec vivacité et précision, sa main libre fusa en direction de l'objet de mon trouble. Avant que j'ai pu réagir, elle s'empara de ma verge, à travers le fin tissu, et la serra fermement.
Jeune impertinent ! Comment oses-tu te présenter ainsi devant ta maîtresse ?
Du rouge, la teinte de mon visage était passée au cramoisie. Avant que j'ai pu bafouiller une excuse, je fus soudain submergé par une masse, douce et tiède, de tissus et de chair parfumés. Dolorès s'était laissé couler sur moi et ses lèvres humides s'emparaient de ma bouche, que sa langue fouillait avec ardeur. Pendant qu'un peu abasourdi par la surprise, j'étais figé par ma timidité, elle prit la direction des opérations avec autorité. Après s'être dénudée d'un geste, elle arracha plus qu'elle n'ôta ma légère djellaba et laissa ses mains courir fiévreusement sur tout mon corps. La violence de sa passion avait quelque chose de désespéré, comme si elle avait souffert longtemps d'un manque d'amour, comme si son vieil époux n'avait fait qu'exacerber son désir sans jamais le satisfaire. Avec des gémissements de jeune chien, elle se moula contre moi et, d'un coup de rein, vint emprisonner ma verge tendue dans l'étui étroit, humide et doux, de sa vulve brûlante et fraîche pourtant.
C'est ainsi que je perdis mon innocence avec la femme la plus belle et la plus passionnée que j'ai connue dans ma vie.
Les semaines qui suivirent furent un véritable enchantement pour moi. Je passais l'essentiel de mon temps avec celle qui était devenue doublement ma maîtresse. Quand elle ne m'enseignait pas l'amour, elle m'enseignait la lecture et l'écriture. Je dois dire que je prenais pratiquement autant de plaisir à chacune de ces disciplines. C'est quand même dans la première d'entre elles que je progressais le plus rapidement. Il suffisait que je laisse courir mon inspiration, pour qu'avec cette merveilleuse partenaire, je parvienne très vite à des résultats exaltants. Dolorès était un merveilleux instrument de musique, qui aurait donné du génie à un médiocre musicien, et je me révélais rapidement assez adroit en la matière.
Pour ma formation littéraire, elle avait naturellement choisi la langue italienne, qu'elle pratiquait admirablement et qui me facilitait la tâche. Mais, très rapidement, elle commença, en parallèle, à m'enseigner l'Espagnol et l'Arabe. Elle affirmait qu'il était nécessaire que je pratique plusieurs langues, pour pouvoir donner ma pleine mesure dans le monde que j'allais affronter. Je lui fis remarquer que mon sort d'esclave m'interdisait d'avoir beaucoup d'espoir pour mon avenir. Elle sourit et affirma que si, pour elle, cet état était vraisemblablement définitif, pour moi, elle était convaincue qu'il n'en serait rien et que je pouvais entretenir les plus grandes espérances.
Il faut dire que, pour les langues étrangères, le royaume d'Alger était le lieu le plus cosmopolite que l'on puisse imaginer. J'ai évoqué, plus haut, les multiples nationalités qui se côtoyaient dans la cité. Chacune d'elles était représentée par des hommes libres et par un nombre au moins équivalent d'esclaves. Les deux catégories avaient généralement d'excellents rapports entre elles, la première étant alimentée par les reniements des membres de la seconde.
Pour pouvoir communiquer, cette mosaïque de peuples employait une langue universelle : la lingua franca, composée d'arabe, d'espagnol, de turc, d'italien, de provençal et de quelques mots de portugais. La langue turque était, naturellement, la langue officielle, que pratiquaient les janissaires et les principaux chefs barbaresques. Par contre, les individus qui composaient la grande masse de la population, libres ou esclaves, en plus de leurs langues d'origine, pratiquaient ce sabir composite. Dolorès, n'ayant jamais vécu à l'extérieur du palais, ignorait naturellement ce dialecte, mais elle maîtrisait admirablement plusieurs langues, qu'elle entreprit de m'enseigner.
LE VIEUX CORSAIRE
Parmi les anciens compagnons du maître, il en était un qui occupait une fonction essentielle pour moi : celle de portier. En dehors des séances en compagnie de Dolorès, j'étais occupé à de menus travaux qui me laissaient beaucoup de temps disponible. Malheureusement, je n'étais pas libre au point de pouvoir entrer et sortir de la demeure sans motif de service. Pour bénéficier de plus d'indépendance, il me fallait obtenir la complicité du vieux portier qui était gestionnaire des courses effectuées en ville et qui était chargé de surveiller les va-et-vient des esclaves.
Le vieil homme était l'un des rares anciens compagnons de Pacha Raïs, au service duquel il avait perdu une jambe, qui me témoignait de la sympathie. Ma passion de la mer avait trouvé un écho chez ce vieux marin. Pour lier connaissance, j'essayais de discuter aussi souvent que possible avec lui. C'était un Génois, ce qui facilitait nos communications. Il connaissait sur le bout des doigts la vie de Khaïr ed-Din Barberousse, dont il était un fervent admirateur et sur lequel il était intarissable. J'avoue que, depuis que j'avais aperçu le roi d'Alger, c'était un sujet qui m'intéressait au plus haut point. Je n'avais donc pas à me forcer pour faire parler le vieux corsaire. Voici l'histoire de son idole, telle que peut-être il me la conta ou, du moins, telle que je peux la reconstituer aujourd'hui. Cette histoire est également celle de l'origine du royaume d'Alger.
Khizr Yaccoub est né en 1476, dans l'île de Mytilène, une île grecque proche de la péninsule Anatolienne, entre Smyrne et les Dardanelles. C'était le quatrième fils d'un potier, un ancien janissaire originaire de Roumélie, qui avait transformé son nom chrétien de Jacob en Yaccoub. Le potier avait épousé une chrétienne, nommée Catalina, qui était veuve en première noce d'un pope, avec elle il avait déjà eu trois fils : Elias, Ishac et Aroudj.
Pour aller vendre sa production, l'ex-janissaire achète une felouque et emploie ses fils comme équipage. Comme le font beaucoup d'honnêtes commerçants, en ces temps troublés, la famille ne dédaigne pas, à l'occasion, de se livrer à un peu de piraterie. Ce rendant bientôt compte que cette activité est d'un meilleur profit que la poterie, et ne manquant pas d'audace, les quatre frères abandonnent la fabrique familiale et opèrent, comme pirates, dans l'archipel des îles Ioniennes. À partir de leurs bases de Durazzo, du golfe d'Arta ou de Preveza, ils attaquent les navires chrétiens et les villages côtiers.
En 1501, ils affrontent même une galère des chevaliers de Rhodes, ce qui est faire preuve de beaucoup de confiance en soi et de pas mal d'inconscience. Le frère aîné, Elias est tué dans l'affaire, ce malheureux et pacifique garçon se destinait à être théologien. Leur chef, Aroudj, est emmené en esclavage pour ramer sur les galères des chevaliers de l'ordre de Saint-Jean.
Khizr s'emploie à réunir la rançon qui doit permettre de faire libérer son frère. Il contacte un intermédiaire juif pour négocier la transaction... Mais Aroudj refuse et rejette toute espèce de compromission, en affirmant qu'il va s'évader sans l'aide de personne et sans le moindre coût pour sa famille, ce qu'il fait effectivement peu après.
Voilà Aroudj sur un bateau du sultan d'Alexandrie, sur lequel il servira jusqu'à ce que ce bâtiment soit incendié par des pirates. On le retrouve, ensuite, à bord d'un chebec dont il est capitaine, Allah seul sait comment. Il est bientôt poursuivi par les Turcs de Constantinople, qui lui reprochent également quelques menues peccadilles.
Pendant ce temps, Khizr a réussi à armer un bateau, volé quelque part, et court avec lui au secours de son frère, croyant que celui-ci est toujours détenu. Chemin faisant, il rencontre quelques navires de commerce qu'il déleste de leurs cargaisons, ce qui lui vaut d'être recherché lui aussi. Il cherche alors refuge dans l'île de Djerba, où il retrouve Aroudj qui s'y est installé lui-même.
Les deux frères, désormais unis, commencent à se tailler, à coups de yatagans, une solide réputation. Ils écument toute la côte de la Barbarie, jusqu'à l'Ouest d'Alger. Leur premier grand succès est remporté au large des îles Lipari. En 1506, leurs chebecs aperçoivent un énorme vaisseau espagnol, défendu par plus de cinq cents hommes et armé de couleuvrines, qui est envoyé à Gonzalve de Cordoue, vice-roi de Naples, par Ferdinand le Catholique. Les pirates ne sont qu'une poignée et sont armés seulement d'arcs et de coutelas. Cela ne les empêche pas d'attaquer le bateau et de remporter la victoire.
La réputation des frères Barberousse s'étend peu à peu (les deux frères sont tous deux d'un roux éclatant, d'où leur nouveau patronyme). On accourt de toutes parts pour combattre à leur côté. La chance veut que précisément, à ce moment-là, l'Espagne interrompe son effort militaire vers l'Afrique, ce qui laisse le champ libre aux pirates.
C'est à cette époque que Pacha Raïs rejoint les frères Barberousse. Il possède alors un grand brigantin à seize bancs, avec un seul rameur par banc. Avec ce modeste bateau, il a déjà écumé une bonne partie de la Méditerranée Orientale. Son comite est le Génois, qui perdra un jour une jambe au cours d'un combat et deviendra plus tard le portier de sa demeure.
Nos héros ont besoin d'un repaire sûr pour servir de base arrière à leurs expéditions. L'île de Djerba, que le roi de Tunis les a chargés de défendre et qui leur sert provisoirement de refuge, est plate et dépourvue de port, ce n'est pas un abri satisfaisant. Il faut donc qu'ils se préoccupent d'en trouver un meilleur.
Les deux frères tentent vainement, à deux reprises, de libérer Bougie des Espagnols, qui ont passé au fil-de-l'épée tous les être vivants qu'ils y ont trouvés, chiens compris. Aroudj perd un bras dans le second assaut. Les deux frères abandonnent l'idée de s'emparer de Bougie et se rabattent sur Djidjelli, dont Aroudj s'empare.
La nouvelle de la mort de Ferdinand le Catholique, pousse les Algérois à considérer qu'ils sont relevés du serment d'obédience personnelle qu'ils ont faite à ce roi. Trop faibles pour se libérer seuls, ils pressent leur cheikh, Salim el-Toumi, de faire appel à Aroudj. Après avoir occupé Cherchell, le corsaire fait une entrée triomphale dans Alger. Constatant bientôt que, par manque d'artillerie, Aroudj n'a pas pu inquiéter les canons espagnols du Penon, une forteresse bâtie sur les récifs qui bloquent l'entrée du port, la population ne tarde pas à conspirer contre lui, avec ces mêmes espagnols qu'elle espérait voir chasser. Coupant court à ces manoeuvres, le raïs fait étrangler le cheikh Salim et se fait élire à sa place par ses hommes. Après une rapide purge, il devient le maître absolu de la ville.
Dès sa prise de pouvoir à Alger, constatant qu'il s'y est rapidement rendu impopulaire et peu enclin aux tâches du gouvernement, Aroudj appelle Khizr à son aide. Celui-ci prend les choses en main et organise la ville avec beaucoup plus de compétence que ne l'avait fait son frère.
A ce moment là, après s'être détournés pendant cinq ans de l'Afrique, les Espagnols sont de retour et font une tentative pour s'emparer d'Alger. Une expédition, conduite par Diego de Vera, se termine par un désastre pour les Espagnols. Aroudj prétextant de l'attitude ambiguë du sultan de Ténès, au cours de cette attaque, s'empare de Miliana, de Médéa et finalement de Ténès.
Les habitants de Tlemcen font appel à lui, à leur tour, contre leur roi. Le corsaire chasse celui-ci et prend sa place, après avoir fait noyer soixante-dix Ziyanides. Le nouveau souverain élève des forteresses, soumet Beni Snassen et engage des pourparlers avec le sultan de Fès. Une armée espagnole, grossie d'éléments indigènes, coupe ses communications avec Alger et s'empare de son frère Ishaq, qui est massacré par les Arabes. Un corps expéditionnaire, parti de la presidio espagnole d'Oran, assiége Aroudj pendant six mois dans la ville de Tlemcen, puis dans la forteresse du Méchouar. Réduit à combattre avec une poignée de Turcs, il parvient à fuir de nuit mais, rejoint près du Rio Salado, il est massacré, avec ses hommes, après une farouche résistance.
En 1518, la mort d'Aroudj fait de Khizr le roi de la ville d'Alger. En réalité c'est une position bien instable. À peine en place, ses versatiles sujets se révoltent contre lui avec l'aide des Espagnols installés dans le fameux Penon. Khizr n'est provisoirement sauvé, que grâce à un coup de Mistral inespéré qui disperse la flotte ibérique, d'Hugo de Moncada, venue en renfort des insurgés.
C'est alors que le pirate a un coup de génie en plaçant l'Afrique du Nord sous la suzeraineté du sultan de Constantinople, Sélim I, dit "le Cruel", petit-fils de Mohamet II, le conquérant de Constantinople.
Le Grand Turc, qui trouve le cadeau inespéré, lui envoie un Kaftan d'or pur, un étendard et un firman, en même temps que le titre de beylerbey (émir des émirs). La ville et son Sahel, conquis ou à conquérir, lui sont rendus, érigés en pachalik. Surtout, la Sublime Porte expédie des troupes, de l'artillerie, et une cohorte de quatre mille janissaires volontaires. Khizr organise avec eux l'Odjak, qui est l'exacte réplique de l'institution des janissaires de Turquie. C'est un grand-conseil exécutif militaire, qui doit calquer son action sur celle des chevaliers chrétiens d'orient, et constituer un bouclier pour les états musulmans du Maghreb qui servent de refuge aux corsaires barbaresques. En face de l'Odjak, des militaires ou "Turcs de naissance", se dresse la Taïfa, des raïs corsaires ou "Turcs de profession", qui exerce le pouvoir réel, grâce au fait que le beylerbey est un des leurs. Celui-ci est un véritable roi d'Alger, disposant d'une autonomie importante par rapport à Constantinople.
En 1519, la couronne d'Espagne et celle de l'Empire se trouvent réunies sur la tête de Charles-Quint. À la mi-août, l'armada d'Hugo de Moncada, vice-roi de Sicile et prieur de Messine, arrive devant Alger, envoyée par l'empereur. Elle compte huit galères et d'innombrables bateaux de transport chargés de cinq mille fantassins siciliens. Ils sont rejoints par d'autres forces. Sur terre, des colonnes marchent sur Alger avec à leur tête l'ancien sultan de Tlemcen, allié des chrétiens. Une brigade sicilienne s'empare d'une colline à l'ouest d'Alger. Au sixième jour, Barberousse lâche cinq mille soldats à l'attaque des Espagnols que la tempête achève de détruire.
Pourtant le corsaire est quand même chassé d'Alger, mais par des musulmans. La trahison des Kabyles de Kouko, à l'occasion d'une rencontre avec l'armée hafçide, oblige Khizr à leur abandonner la ville pour se réfugier à Djidjelli.
Pendant cinq ans, Barberousse retrouve les autres corsaires basés à Djerba, tels que Sinan et Turgut Reis, et reprend la course avec eux.
En 1525, grâce au concours du sultan des Beni 'Abbès, il reprend pourtant Alger et en chasse les Kabyles de Kouko. Il réprime sans pitié des révoltes dans la Kabylie et l'Hodna, à Cherchell, Ténès et Constantine. Il prend le Penon, avec l'aide de canons "empruntés" à des bateaux du roi de France qui mouillent dans le port. Il fait raser la forteresse et, avec ses décombres, fait construire une grande digue qui sécurise en peu mieux le port d'Alger.
En 1533, appelé à Constantinople, le fils du potier Jacob en revient chargé d'honneur, il est à présent grand amiral et seul maître après Allah de la flotte ottomane. On lui a conféré le nom de "Khaïr ed-Din", c'est-à-dire "bienfaiteur de la religion". Il est désormais le troisième personnage du régime et fait partie du Divan.
Si Aroudj a été l'initiateur, c'est Khaïr ed-Din qui a réellement créé la régence d'Alger, c'est le premier beylerbey et le premier roi du royaume des corsaires barbaresques d'Alger.
Parmi les nombreuses aventures qui survinrent à Barberousse, il en est une qui témoigne du romantisme dont pouvait faire preuve le corsaire, bien que, comme nous l'avons vu, il approchât de la soixantaine. Alors qu'il venait de piller Reggio de Calabre et sa région, où il captura prés de deux mille esclaves chrétiens, Khaïr ed-Din entendit parler de la merveilleuse beauté de Julia Gonzagua, duchesse de Trajetto et comtesse de Fondi. Une dame de beauté dont les armes consistent simplement en une rose, de couleur rose, sur lit de pétales blancs. On raconte que plus de deux cents poètes italiens ont composés des vers pour la belle, en se consommant d'amour pour elle.
Sur l'ordre du capitan-pacha, la galère capitane s'écarta de l'escadre et mit le cap sur Fondi. Le débarquement se fit en pleine nuit pour surprendre les habitants du château. Hélas, pour notre ardent corsaire, la belle avait été prévenue et avait fui à peine une heure plus tôt. Le départ de l'adorable Julia avait été à ce point précipité que la comtesse avait dû se jeter quasiment nue, sur un cheval enfourché par un domestique. L'homme n'a-t-il pas pu résister aux charmes de la jeune femme qu'il tenait dans ses bras ? On peut le penser car, dès qu'elle fut hors de danger, la comtesse s'empressa de faire pendre le valet aux mains vagabondes.
Quand à Barberousse, fort déçu, il se vengea sur la ville de Fondi dont il ne laissa qu'un tas de ruines.
L'intérêt, non feint, que je manifestais pour les fabuleux récits que me rabâchait le vieux corsaire unijambiste et qu'il enjolivait à chaque fois de mille aventures supplémentaires, me valut son amitié et m'ouvrit la porte de la demeure, dont je pouvais désormais sortir à loisir chaque fois que j'avais du temps libre. Cette contrainte étant levée, je ne me sentais plus du tout réduit en esclavage. J'avais plutôt l'impression d'être au service, très privé, d'une jolie dame, qui me manifestait des faveurs dont je n'aurais pas osé rêver quelques mois plus tôt, lorsque j'étais encore un berger ignorant et crasseux.
Je profitais des possibilités de sorties qui m'étaient offertes, pour rendre visite régulièrement à mon ami Calabrais qui était toujours logé au bagne. Il avait encore beaucoup à m'apprendre sur ce nouveau monde dans lequel je vivais depuis mon enlèvement. Mais, bientôt, je pris l'habitude de me promener seul dans la ville d'Alger et de découvrir, par moi-même, les mœurs et les coutumes de ses habitants qui me semblaient parfois bien extraordinaires. La première chose qui me frappa, fut le goût prononcé dont témoignent les musulmans pour les bains publics. Cela me surpris d'autant plus que je venais d'un pays où se laver n'est pas une préoccupation première, l'Eglise elle-même tenant fortement en suspicion tout ce qui peut être prétexte à se dénuder et à s'occuper de son corps. Chez les musulmans, il en n'est pas de même, leurs préceptes religieux leurs enjoignent de purifier fréquemment leurs corps et leurs âmes, les deux actes étant très liés puisque laver son corps est assimilé à purifier son âme de tous les péchés dont elle est souillée. En particulier, les fidèles doivent procéder à des ablutions générales avant la prière de midi du vendredi et recommencer chaque fois que leur pureté pourrait être perdue, après des rapports sexuels, par exemple. Cette idée que l'on puisse espérer laver son âme avec de l'eau me fit d'abord bien rire sous cape, avant que je découvre, par moi-même, tout l'intérêt de cette pratique et, qu'avec le temps, j'en vienne à constater qu'après un bon bain on peut se sentir un autre homme et avoir l'impression d'être effectivement débarrassé de toutes les salissures, qu'elles soient physiques ou morales. Plus tard, j'appris que cette coutume des bains purificateurs était également celle des premiers chrétiens, dont devait d'ailleurs découler la cérémonie du baptême.
Quoi qu'il en soit, cette habitude des musulmans a provoqué l'apparition de bains publics, un peu partout dans la ville, reconnaissables aux dômes qui les surmontent. Ces hammams publics - qui sont gratuits à Constantinople où ils sont entretenus par des fondations pieuses - sont payants à Alger. Pourtant, leur faible prix permet à certaines femmes oisives d'y passer des après-midi, voire des journées entières, à se faire masser, épiler, farder et à papoter sans fin. On dit même que certaines s'y livrent à des jeux pas toujours innocents, bien que, si les mêmes bâtiments reçoivent les hommes et les femmes, c'est toujours alternativement, jamais ensemble. Ma petite Dolorès était privée de la fréquentation de ces lieux agréables par le fait que son mari jaloux avait fait intégrer un hammam dans son fastueux palais.
Ces établissements sont toujours réalisés suivant le même plan : une première salle dans laquelle on se déshabille, puis des salles avec des bassins d'eau tiède, une étuve, puis des bassins d'eau froide et d'eau chaude. Plus tard, quand je pourrais enfin m'y rendre moi-même, à chacun de mes passages à Alger, on y servira du café, ce succulent breuvage devenant alors très à la mode.
La ville d'Alger était alors la plus grande agglomération que j'avais connue. En comparaison avec mon village d'origine, elle me paraissait être une immense capitale. Pourtant, elle occupait et occupe encore - car elle a peu changé depuis cette époque - un espace restreint, clos par une enceinte fortifiée de onze à treize mètres de hauteur et d'environ deux mille cinq cents mètres de longueur, faite de briques crues réunies par un bon mortier et reposant sur un solide soubassement de béton. À l'intérieur de cette muraille, s'entassent des maisons blanches à terrasses étagées, dont les encorbellements, sur poutres, débordent largement sur les ruelles, souvent jusqu'à rejoindre ceux d'en face et constituer un plafond de rondins ou de voûtes d'arêtes. Bien que la majorité des habitants ne soient pas maghrébins, la ville a nettement l'apparence d'une cité maghrébine. Comme le fut Fès en son temps, elle mériterait le nom de "ville blanche".
Quoiqu'elle soit renforcée sur le front de mer, où elle est plus haute et plus épaisse, l'enceinte fortifiée n'est pas d'une solidité à toute épreuve. Pour la protéger, un fossé, profond de six à huit mètres et large de douze à quinze mètres, a été réalisé tout autour, et des tours carrées et des bastions ont été érigés à intervalles réguliers. Le môle de Khaïr ed-Din Barberousse et l'arsenal de la pêcherie sont protégés par des ouvrages plus importants et mieux armés de canons.
On accède à la ville par cinq portes principales : la Porte Neuve, au Sud-Ouest au pied de la Casbah ; la porte Bâb Azoun, au Sud, la plus importante par où l'on arrive de la campagne environnante et qu'une longue rue marchande relie directement à la porte de Bâb el-Oued, au Nord ; la porte Bâb ed-Dzîra (la porte de l'Ile), qui s'ouvre sur le môle et par laquelle passent les raïs et, enfin, la porte de la Pêcherie, ou de la Douane, par laquelle on remonte du port vers la cité.
La ville comporte une centaine de mosquées, de chapelles ou de zaouïas, des bâtiments à toits de tuiles à deux pentes, sans véritable intérêt architectural.
Dans la basse ville, les raïs, enrichis par les profits de la course, se font construire de splendides demeures qui, curieusement, conservent l'aspect arabe du reste de la cité.
Dans les douze mille deux cents maisons, que compte la ville d'Alger, vivent environ soixante mille habitants, sans compter les vingt-cinq mille captifs chrétiens qui sont logés au bagne ou dans les banlieues. Près de la moitié des habitations appartiennent à des renégats chrétiens qui, avec les dix mille levantins provenant de la Méditerranée Orientale, représentent la majorité de la population. Ce sont les véritables maîtres de la cité. Parmi eux se recrutent la plupart des raïs corsaires. Viennent ensuite les Maures : Algérois d'origine, Morisques venus d'Espagne, Kabyles et Arabes. Plus de vingt-cinq mille individus tenus à l'écart des fonctions politiques et militaires. Leurs corporations tiennent, par contre, l'industrie locale, les plus riches pouvant participer au financement et aux bénéfices de la course.
Les Kabyles sont les plus pauvres, manœuvres ou journaliers étroitement tenus en tutelle.
Les Mzabites ont le monopole des bains publics, des boucheries et des moulins. Ils s'occupent aussi du trafic des caravanes et de la vente des esclaves noirs. Les Biskris sont porteurs d'eau, vidangeurs, agents de police et surtout portefaix. Ils vivent dans des gourbis de paille au faubourg Bâb Azoun ou couchent même à la belle étoile.
Dans le ghetto s'entassent près de cinq mille juifs. Un petit nombre d'entre eux est d'origine africaine et ressemble aux miséreux indigènes. Le plus grand nombre est constitué par des immigrés venus des Baléares et d'Espagne. Parmi eux, s'est constituée une aristocratie intellectuelle et commerçante, fortement encadrée par leurs rabbins. En butte aux avanies des autres habitants, obligés de porter un costume particulier et soumis à l'impôt de capitation, qui frappe tous les habitants non turcs de l'Empire, ils acquièrent pourtant progressivement une grande influence dans les affaires de la ville.
Quelques négociants méditerranéens, surtout des Marseillais, ont installé leurs comptoirs dans cette cité qui fait peut cas du commerce, si ce n'est pour écouler les produits de la course.
LE PROJET
Je crois que cette période fut la plus exaltante de toute mon existence. Je vivais une véritable passion pour la rousse Castillane, qui me faisait découvrir l'amour sous toutes ses formes. Je la vénérais comme une madone et, pourtant, en même temps, j'expérimentais, avec son corps et avec le mien, toutes les variations du plaisir sexuel. Par ailleurs, l'apprentissage de la lecture et de l'écriture déclenchait en moi une exaltation extrême. J'avais conscience que l'acquisition de ces connaissances marquait un véritable tournant dans ma vie. Désormais, je ne serais plus jamais le berger ignorant que j'avais été. Le monde m'était offert et j'allais le cueillir.
Dès que je retrouvais Dolorès dans sa chambre, les deux servantes se plaçaient sur des positions stratégiques de la vaste demeure, à partir desquelles elles surveillaient un éventuel retour du maître des lieux. Ce dispositif devait nous assurer la quiétude dont nous avions besoin pour nos ébats amoureux. Depuis plusieurs mois, il avait largement fait la preuve de son efficacité. Bien que le capitaine soit généralement d'une ponctualité exemplaire, l'une et l'autre des servantes avait eu l'occasion, à plusieurs reprises, de nous prévenir de son arrivée précoce, prouvant ainsi le sérieux de leur veille. Pourtant, à mesure que le temps passait, alors que j'aurais dû être de plus en plus en confiance, une angoisse se développait en moi, alimentée par la peur d'être surpris par le vieil époux trompé. Je n'avais pas vraiment peur pour ma propre personne. Les moments difficiles, que j'avais vécus, m'avaient enseigné que la mort est inéluctable et que si nous ne pouvons pas savoir à quel moment elle surviendra, nous devons nous préparer en permanence à l'accueillir. Par contre, j'étais mortellement inquiet pour la jeune femme. Elle paraissait si frêle quand elle était dans mes bras, que je ne supportais pas l'idée qu'il puisse lui arriver malheur.
Leur religion interdit aux musulmans toute exécution sommaire, nul, chez eux, ne pouvant être condamné sans être jugé. Les sentences des tribunaux islamiques sont généralement moins cruelles que celles des tribunaux chrétiens. Un voleur a ici une main tranchée, alors qu'il est pendu dans mon pays d'origine. Par contre, mon ami l'esclave calabrais m'avait appris que les tribunaux islamiques sont sans pitié pour les femmes adultères, qu'ils n'hésitent pas à condamner à la lapidation.
Cette obsession d'être surpris me fit concevoir un plan d'évasion pour Dolorès et pour moi. J'aurais volontiers ajouté les deux servantes, si leurs présences n'avaient pas rendu son exécution beaucoup plus difficile, en augmentant considérablement les problèmes de logistique et les risques d'indiscrétion. Avant de parler de mon projet à ma maîtresse, je décidais d'essayer d'abord de le mettre au point, pour ne pas risquer de lui faire subir la désillusion d'un renoncement.
Un secteur du port d'Alger était réservé aux pêcheurs. Depuis que j'étais captif dans cette ville, j'y passais aussi souvent que je le pouvais, ce qui n'était malheureusement pas très fréquent. J'avais pu observer que les maures employaient des barques analogues à celles que nous utilisions en Calabre. Je me sentais tout à fait capable de manoeuvrer seul l'une de ces embarcations, comme je l'avais fait avec celle de mon père. La vraie question était de savoir si je serais capable d'effectuer une longue traversée, en hiver, avec un tel bateau. En effet, j'avais rapidement rejeté la possibilité de me rendre dans l'une des presidios espagnoles proches, ce qui m'aurait contraint à naviguer parallèlement à la côte et aurait multiplié les risques d'être repéré. J'avais également rejeté l'idée d'attendre la belle saison, car celle-ci allait considérablement augmenter le nombre de navires voguant sur la mer, donc le risque de mauvaises rencontres, et parce que je n'étais pas certain d'être encore auprès de la jeune femme à ce moment-là. Non ! Il fallait partir en hiver et tenter une traversée directe vers les Baléares.
Le principal problème, en dehors de la navigation elle-même, était qu'il fallait partir de nuit, en emportant des réserves suffisantes de nourriture et d'eau douce. Or, les pêcheurs d'Alger tirent leur barque sur la plage, le soir, et enlèvent toutes les pièces du grément qui pourraient servir à voler leur bateau. Ils enferment sous clé ces différents accessoires, dans des cabanes qui longent le quai de la Pêcherie. Je me rendis compte, très vite, qu'il me serait impossible de voler, de nuit, une barque équipée. Il me fallait donc un complice pour m'aider à réaliser cet objectif. Quelqu'un qui pourrait emprunter l'embarcation le jour, sans attirer l'attention, et qui la dissimulerait dans un refuge, proche du port, où ma belle et moi pourrions embarquer la nuit venue. Pour circonvenir un complice, il fallait de l'argent. Je supposais que Dolorès pourrait s'en procurer. Faute d'argent, ses bijoux feraient l'affaire. Mais comment repérer un homme qui pourrait accepter ma proposition sans me faire courir le risque d'être dénoncé aux autorités ou à mon maître ?
Mon ami calabrais, au bagne, m'avait expliqué qu'il existait de nombreux renégats que la vie à Alger n'avait ni enrichis, ni satisfaits, et qui ne cherchaient qu'une occasion pour retourner en pays chrétiens. Ne voulant pas rentrer chez eux sans argent, ils étaient à l'affût de toutes les occasions pour s'en procurer. De nombreuses évasions s'étaient faites avec leur complicité, de nobles prisonniers s'étant engagés à les rétribuer grassement, pour leur assistance, une fois revenus chez eux. Malheureusement, il était de notoriété publique que, si le pouvoir local acceptait de confier le commandement de gros navires aux renégats, il interdisait qu'on leur laissât acquérir de modestes barques avec lesquelles ils auraient pu être tentés de fuir seuls ou d'aider d'autres à le faire. Ce n'était donc pas de ce côté-là qu'il fallait que je me tourne. D'autant moins que ces individus ne m'inspiraient aucune confiance. Comment se fier à des hommes qui, après avoir changé de camp, envisageaient de le faire à nouveau ? Sans utiliser ces intermédiaires douteux, il me fallait trouver directement un honnête propriétaire de barque qui accepterait de nous aider. Mon ancien état de pêcheur et de fils de pêcheur, notre jeunesse et les bijoux de Dolorès devaient plaider en notre faveur.
Je rodais donc aux alentours de la Pêcherie, en dévisageant à la dérobée les pêcheurs présents. La très grande majorité de ceux-ci étaient des maures, ce qui ne facilitait pas les travaux d'approche. Les autochtones n'avaient pas le patriotisme chevillé au corps. Ils tenaient les Turcs en grande suspicion - ce qui était réciproque - et se méfiaient également des Barbaresques, bien qu'ils soient plus proches de ceux-ci en général. Mais comment communiquer avec eux à l'aide des rudiments d'arabe qui étaient à ma disposition ? Si je devais attendre que ma connaissance de cette langue s'améliore, la saison propice serait vite passée. D'autant plus que ces hommes pratiquaient souvent uniquement la langue berbère, ce qui était pis encore.
Ma constance dans la recherche devait pourtant être enfin récompensée. Obsédé par ma quête d'un maure avec lequel je puisse communiquer, je n'avais pas fait attention à un vieux pêcheur d'origine chrétienne, qui pourtant était tous les soirs sur le port où il ravaudait ses filets, silencieux et solitaire. Un soir, je m'approchais de lui par hasard. Une impulsion soudaine me poussa à lui adresser la parole dans ma langue. Il me regarda avec une lueur d'étonnement dans les yeux, puis baissa à nouveau la tête sur son travail, sans me répondre. Je m'assis à côté de lui et le regardais faire en silence. Mon intuition me donnait à penser qu'il avait compris mes propos. Je sentais qu'il me faudrait être patient pour entrer en contact avec lui. De longues années de solitude l'avaient coupé du monde et il s'était refermé sur lui-même. Je lui adressais la parole avec une voix douce, en parlant lentement et en articulant bien, comme s'il avait été sourd. Je lui racontais comment mon père avait été pêcheur en Calabre, comment il m'avait pris avec lui en apprentissage. Je lui fis part des joies et des peines que m'avait apportées ce dur métier. Le vieil homme ne levait pas la tête de son ouvrage, rien dans son attitude n'indiquait s'il comprenait ou s'il ne comprenait pas mon récit. Je continuais à parler. Peu à peu, je commençais à penser qu'il ne saisissait rien à tout mon beau discours. Peu importe, je continuais à parler, prenant bientôt plaisir à lui raconter ma vie. De plus en plus convaincu que mon interlocuteur ne comprenait pas un seul mot de ce que je lui disais, je lui fis part de mon enlèvement et de toutes les péripéties de ma vie à Alger. Perdant toute notion de prudence, comme si je m'étais adressé à un animal familier, je lui expliquais mon plan d'évasion et ses motivations profondes...
Soudain, l'homme parla d'une voix cassée, lentement, en hésitant. Il parlait italien avec un accent différent du mien, mais je le comprenais distinctement.
Il est impossible de faire la traversée vers les Baléares, en Hiver, avec une barque. Des vents violents se lèvent fréquemment, qui rendent cette traversée irréalisable. Si ces vents te surprenaient, ta fiancée et toi seraient en grand danger de mort. L'arracher à la vie confortable, qu'elle a ici, pour la conduire à une mort certaine dans une mer et un vent glacés, ne me semble ni raisonnable, ni généreux de ta part.
J'étais étonné qu'il ait soudain autant parlé, et étais attristé par la teneur de sa déclaration. J'essayais désespérément de me raccrocher à mon projet.
Ne pourrais-je pas tenter ma chance au cours d'une période de beau temps ?
Tu sais bien que le temps change vite, en hiver, en Méditerranée. Tu as pratiquement aucune chance de réussir. L'approche des Baléares, en cette saison, est très difficile avec un si petit bateau. Il te faudra attendre l'été pour avoir une bonne chance de réussite. Seul tu pourrais essayer au printemps, avec elle, il te faudra attendre l'été.
Mais la navigation des barbaresques aura repris, à ce moment-là, et je risque fort, moi-même, d'y participer sur les bancs d'une chiourme.
Je crois qu'un petit bateau, naviguant de nuit, peut passer en été. Par contre, effectivement, si tu embarques sur une galiote auparavant...
C'est alors qu'il commença, en cherchant les mots dont il avait un peu perdu l'usage, à me raconter lentement et longuement son existence. Il avait été enlevé par des Barbaresques, alors qu'il était jeune pêcheur en Sicile. Pendant de nombreuses années il avait ramé, au cours de la belle saison, comme esclave sur une galiote. Il passait l'hiver à construire et réparer des bateaux à l'arsenal. Un jour, comme ses forces commençaient à décliner, le maître qui le louait à un raïs corsaire décida qu'il travaillerait toute l'année à l'arsenal. Il oeuvra ainsi pendant de longues années encore, rentrant tous les soirs au bagne, pour manger et pour se coucher. Quand il fut trop vieux pour accomplir une rude journée de travail, son maître étant mort entre temps, il fut chassé de l'arsenal. Au bagne, on déclara qu'il était affranchi de son esclavage et ne serait désormais plus pris en charge par un maître ou par le royaume d'Alger. Ne sachant pas quoi faire pour subsister, il se dirigea machinalement vers la Pêcherie, irrésistiblement attiré par son ancien métier. Il vécut plusieurs jours en ce lieu, s'abritant comme il pouvait pour dormir la nuit. Pour manger, il recueillait les poissons que les pêcheurs rejetaient parce qu'ils étaient trop petits ou parce qu'ils étaient considérés comme étant non comestibles par les musulmans, en fait tous les poissons sans écailles, souvent les meilleurs, comme la baudroie. Un pêcheur maure le remarqua et lui offrit de travailler avec lui contre un coin confortable pour dormir et sa part de nourriture. Malgré son âge avancé, le Sicilien avait encore bon pied et bon œil. Quand son partenaire tomba malade, il sortit seul en mer et le remplaça, lui ramenant fidèlement, chaque jour, l'argent de la vente des poissons. Le maure était seul au monde. Comme il ne se relevait pas de sa maladie, sentant la mort approcher, il lui légua sa barque et sa petite maison. C'est ainsi que cet ancien esclave devint artisan pêcheur sur le port d'Alger.
Tu comprends pourquoi je connais bien la navigation en Méditerranée. J'ai parcouru cette mer en toutes saisons et dans tous les sens.
Comment faire alors pour quitter cette ville, avec Dolorès, avant la fin de l'hiver ?
Je crois qu'il n'y a qu'une solution réaliste, c'est tenter de rejoindre Oran. Dans ce cas, le vent qui serait ton ennemi si tu naviguais en direction des Baléares, ou même vers l'Espagne, deviendra ton ami en soufflant par ton travers. La route de Tunis est beaucoup plus longue et plus incertaine.
Les Barbaresques ?
Lorsque tu auras quitté la zone côtière d'Alger, tu n'auras plus grand-chose à craindre d'eux, la presidio d'Oran est bien implantée dans sa région et les corsaires ne s'y risquent pas inutilement.
J'avoue que je n'avais alors que de très vagues notions de géographie. Je n'avais jamais vu une carte de la Méditerranée ou une mappemonde. Tout ce que je savais, par ouï-dire, était que Tunis était à l'Est, Oran à l'Ouest, l'Espagne au Nord-Ouest et les Baléares au Nord.
M'aideras-tu dans mon projet ?
Ce que tu me demandes, c'est de te donner mon seul moyen d'existence...
Pourquoi ne viendrais-tu pas avec nous ?
Qu'irais-je faire en Espagne ? Ma vie est ici aujourd'hui.
Le père de Dolorès est très riche, il a offert une véritable fortune à Pacha Raïs pour qu'il lui rende sa fille. Il t'établira comme pêcheur ou te donnera de quoi vivre tranquillement jusqu'à la fin de tes jours.
L'ingratitude est, malheureusement, le défaut humain le mieux partagé...
Dolorès ne t'abandonnera jamais, c'est un ange du ciel.
Et toi, es-tu assuré que son père acceptera que tu épouses sa fille ?
Le vieil homme touchait un point sensible, il y avait longtemps que je m'étais fait cette observation. Quand nous retournerons en terres chrétiennes, je serai à nouveau un pauvre berger orphelin et la jeune Castillane redeviendra une riche héritière.
S'il en est ainsi, je serai quand même libre à nouveau et Dolorès sera sauvée...
Si tu penses ainsi, c'est bien, tu ne seras pas trop déçu... Je veux bien t'aider. Il faudra que tu me donnes l'argent nécessaire à l'achat d'une nouvelle barque, je dirai que tu m'as dérobé la mienne.
Merci mon ami.
Je serrais longuement les mains du vieil homme entre les miennes, les yeux humides de reconnaissance. Puis, je réalisais que, la nuit étant déjà tombée, j'aurais dû être de retour chez mon maître depuis longtemps.
Il faut que je rentre à présent. Je reviendrais te voir pour que nous puissions organiser cette évasion ensemble.
J'arrivais à la demeure du vieux raïs alors que la nuit était déjà très noire. Le portier m'ouvrit en grommelant :
S'il ne tenait qu'à moi, un esclave n'aurait pas le droit de sortir pour aller je ne sais où. Il est vrai que Monsieur est le favori de la favorite...
Une lueur moqueuse passa de façon fugace dans les yeux du vieux corsaire unijambiste. J'en fus inquiet un moment, puis je me rassurais. Je bénéficiais toujours, auprès du vieil homme, d'un solide capital de sympathie et j'étais convaincu qu'il ne dirait rien de mes sorties fréquentes et de mes rentrées tardives.
Je rejoignis le local dans lequel je couchais et attendis impatiemment que ma maîtresse me fasse appeler. Par malheur, son époux avait décidé de rester avec elle ce soir-là. Je rongeais furieusement mon frein, en essayant de chasser la jalousie qui s'insinuait en moi chaque fois que je savais que le vieil homme était avec ma maîtresse, qui était, malheureusement, avant tout sa femme.
Cette jalousie, je l'avais laissé paraître un jour devant Dolorès. La jeune femme me regarda avec un air d'infinie tristesse et m'assura doucement que c'était moi qui avait la meilleure part d'elle-même. Voyant que ce sujet était très douloureux pour elle, j'évitais soigneusement d'y faire allusion à partir de ce jour. Ce qui ne m'empêchait pas de souffrir de mille morts lorsque je laissais mon esprit s'égarer dans cette direction sensible.
Lorsque je pus enfin faire part de mon projet à Dolorès, la jeune femme resta un long moment silencieuse, visiblement effrayée. Puis, elle surmonta ses craintes, qui étaient réelles, et déclara que rien ne lui ferait davantage plaisir que de fuir avec moi. À partir de cet instant, elle ne manifesta plus jamais de doute et participa avec enthousiasme à l'élaboration finale du plan d'évasion.
La question de l'argent ne posait aucun problème à la jeune femme. Son époux ne lui en donnait pas, mais il la couvrait littéralement de cadeaux qui seraient sans doute facilement négociables.
Je ne veux rien emporter qui me fasse penser à lui dans notre nouvelle vie !
Je pensais, en moi-même, qu'il serait souhaitable que je possède quelques réserves financières en abordant cette nouvelle existence, car j'étais beaucoup moins convaincu, qu'elle semblait l'être, du fait que nous ne nous quitterions plus jamais. Je décidais de rien lui dire qui puisse troubler son bonheur, convaincu que je pourrais subtiliser, au passage, quelques bijoux qui assureraient mon viatique.
Je retournais à la Pêcherie, à l'heure où mon vieil ami et futur complice s'y trouvait, pour que nous puissions décider des derniers détails de l'opération projetée. Il fallait absolument préserver le vieux Sicilien de la vindicte de Pacha Raïs après notre départ. Pour cela, nous devions imaginer un scénario qui fasse croire à son innocence dans cette affaire. Alors que notre complice se chargerait de cacher sa barque, armée et chargée de vivres, sur une plage proche de la ville, il prétendrait, le lendemain, que nous l'avions attaqué et dépouillé au moment où il rentrait au port, à la tombée de la nuit. Pour valider cette histoire, il fallait que notre pêcheur s'attarde à plusieurs reprises en mer avant que nous ne mettions notre projet à exécution, pour que son arrivée tardive, le soir de l'évasion, ne paraisse pas anormale. Cette préparation était nécessaire, mais elle reportait d'autant le jour de notre départ.
Quand je lui parlais des bijoux, le vieil homme eut un haut-le-corps que j'interprétais aussitôt, avec raison, comme un refus.
Comment veux-tu que je puisse négocier des bijoux, dans ma situation, sans attirer l'attention sur moi ? Cela me désignerait immédiatement comme ton complice, ou, pire, comme un voleur.
Voyant ma mine déconfite, mon ami le pêcheur me posa une main sur l'épaule et ajouta avec gentillesse :
Ce n'est pas si dramatique ! Malin comme tu es, tu n'auras aucun mal à négocier tes joyaux pour pouvoir me donner la somme correspondante.
Si un pêcheur, un homme libre, ne peut pas vendre des bijoux sans être pris pour un voleur, comment un esclave chrétien peut-il le faire sans risque ?
Je n'ai pas dit que cela serait sans risque. L'aventure, dans laquelle tu t'es lancé, est pleine de risques et tu le sais depuis le début !
Oui... C'est exact. Mais comment trouver un acheteur pour ces damnés bijoux ?
Le Sicilien s'absorba pendant quelques instants dans une profonde réflexion, puis se détendit soudain avec un petit sourire aux lèvres.
Je crois que je connais l'homme qu'il te faut.
Comment ce solitaire, qui était quasiment muet quand je l'ai rencontré, pouvait-il connaître l'acheteur
discret dont j'avais besoin ?
Je lis l'incrédulité dans tes yeux, pourtant j'ai connu, autrefois, un homme qui devrait pouvoir te
tirer d'affaire. Il est riche comme Crésus et fait profession de revendre, aux chrétiens, le butin que
leur ont arraché les corsaires barbaresques. S'il accepte de t'aider, il pourra facilement négocier tes
bijoux loin d'Alger, ce qui éliminera tout danger que ceux-ci soient reconnus par ton raïs ou par
quelqu'un des siens.
Il s'agit donc d'un Juif, car eux seuls sont habilités à exercer ce fructueux commerce entre les deux
partis ennemis.
Bravo ! Tu commences à bien connaître les us et coutumes d'Alger.
Mais acceptera-t-il seulement de me recevoir chez lui ? On dit que les juifs sont très prudents.
Ils ont sans doute de bonnes raisons pour cela !... Oui, il te recevra ! Quand tu lui auras fait transmettre la phrase que je vais t'indiquer et qu'il te faudra apprendre par cœur, il te recevra. Ensuite, ce sera à toi de le convaincre de t'aider. Je crois que tu es tout à fait capable d'y parvenir.
Après que mon ami sicilien m'ait indiqué l'adresse du commerçant israélite et qu'il m'ait enseigné une curieuse phrase, tout à fait incompréhensible pour moi et dont il refusa de me livrer le secret, je retournais auprès de ma maîtresse pour l'informer de la tournure que prenaient les événements. Je devais également arranger, avec elle, la phase suivante du plan, qui consistait à essayer de vendre les bijoux qu'elle me confierait, pour réaliser le pécule qui devait nous assurer la complicité du vieux pêcheur sicilien.
LE MARCHAND JUIF
La seule chose que je puisse faire pour vous, jeune homme, c'est oublier votre proposition et même votre visite, comme je vous demande de les oublier vous-même.
Vous ne voulez donc pas m'aider ?
Il n'est absolument pas question que j'aide deux esclaves à s'enfuir !
C'est la première fois que j'ai affaire à un Juif, je constate avec tristesse que vous avez le cœur plus dur que celui des Musulmans.
De quel droit portez-vous un tel jugement sur moi ? Vous débarquez chez moi sans crier gare et vous me demandez de mettre en danger ma vie et celle des miens, de risquer de rompre le subtil équilibre que j'ai mis tant d'années à construire, pour vous venir en aide. Ne savez-vous donc pas que mes coreligionnaires sont à peine tolérés partout où ils vivent, et que, même si notre condition à Alger est plutôt meilleure qu'ailleurs, il suffirait de peu de chose pour déclencher une réaction de rejet qui nuirait à l'ensemble de notre communauté ?
Mais il s'agit de sauver deux vies, cela n'a-t-il donc aucune importance à vos yeux ?
Pauvre innocent ! Il y a plus de vingt-cinq mille esclaves à Alger, qui ont, pour la plupart, un sort beaucoup plus difficile que celui que vous connaissez, votre amie et vous. D'après ce que vous m'avez dit vous-même, vos vies ne sont absolument pas en danger pour l'instant !
La liberté, la liberté n'est-elle pas aussi importante que la vie ?
Justement, c'est de cela qu'il s'agit ! La liberté de conscience pour des juifs qui sont persécutés pour leur religion depuis des siècles, la liberté d'exercer un métier et de vivre paisiblement avec leurs familles... Vous voulez que je mette tout cela en danger pour aider deux amants à fuir la condition dorée qu'ils connaissent à Alger !
Vous pourriez y trouver votre profit...
Comme si j'avais besoin de cela pour vivre ! Regardez autour de vous, le moindre objet vaut dix fois plus que vous ne pourrez jamais m'offrir. De toute façon, je pourrais peut-être commettre une folie par idéalisme, certainement pas pour l'attrait du gain !
Mais pourquoi parlez-vous toujours du risque, alors qu'il n'y en pratiquement pas pour vous dans cette affaire ? Il vous suffit de vendre ces bijoux à l'étranger, comme vous le faite couramment avec ceux que vous confient les raïs corsaires. Personne ne s'apercevra de rien et personne ne se doutera de rien !
Pourquoi le vieux pêcheur sicilien m'a-t-il envoyé ce naïf obstiné ? C'est vrai qu'il n'y a pratiquement aucun risque au cours de la transaction. Le risque, c'est vous, c'est elle, c'est lui, c'est tous ceux qui partagent ou qui partageront votre secret. Vous arrivez chez moi et, sans me connaître, vous me confiez votre fichu secret. À qui le confierez-vous demain ? Un secret qui maintenant m'encombre, met en danger ma famille, un secret que je voudrais ne pas avoir connu, car le seul fait de ne pas vous dénoncer fait de moi votre complice. Imaginez un instant quelle serait la réaction des Barbaresques, ou des Turcs, s'ils apprenaient que j'ai aidé des esclaves à s'enfuir !
Depuis que j'avais franchi la porte de la maison du marchand juif, j'avais vainement essayé de le convaincre de négocier, pour nous, la cassette de bijoux que Dolorès m'avait remise. Convaincu que la franchise avait toujours été un atout pour moi, je lui exposais carrément ma situation, celle de ma maîtresse et le projet que nous avions formé ensemble. Je lui parlais également de mon vieil ami pêcheur qui me recommandait auprès de lui. Il se souvenait du vieux sicilien, mais il refusa de m'informer des circonstances dans lesquelles il l'avait connu. Cette discrétion, ajoutée à celle du vieil homme lui-même, ne cessait de m'intriguer, mais j'avais d'autres chats à fouetter pour l'instant. L'essentiel était de convaincre mon interlocuteur de m'aider à récupérer une partie de la valeur des bijoux, en bon argent sonnant et trébuchant, pour financer mon projet d'évasion.
Le marchand habitait une vieille maison du quartier juif de la ville, l'une des plus vieilles de ce quartier qui semblait être le plus ancien de la cité, si l'on en jugeait par l'apparence des demeures qui le composait. Quelle ne fut pas ma surprise, quand une servante très âgée me fit entrer dans ce logis, d'observer que l'intérieur n'était pas du tout à l'image de l'extérieur. Je devais constater, plus tard, qu'il en était souvent ainsi des demeures juives. Leurs propriétaires affirment que cette apparence humble est la preuve de leur modestie, mais je crois qu'elle témoigne plutôt de leur prudence. Vivant toujours dans une situation précaire, les juifs préfèrent ne pas exciter la convoitise de leurs voisins.
Une fois la lourde porte cloutée franchie, la maison du marchand juif se révéla être très confortable et même richement meublée. Si la décoration en paraissait ancienne, c'était uniquement à cause des merveilles du passé qui y étaient rassemblées. L'homme semblait être un collectionneur qui aimait à s'entourer d'objets anciens et précieux. Des objets d'origine juive, naturellement, des chandeliers à sept branches richement décorés, des rouleaux de la Tora enroulés sur des manches d'argent ciselés, mais, également, des objets ayant les origines les plus diverses. Ainsi, une vierge à l'enfant, en bois polychrome, trônait sur un meuble bas de l'entrée, des tapis de prière turcs ornaient le petit salon, dans lequel le propriétaire des lieux me reçut et dont les murs étaient couverts de merveilleuses icônes crétoises.
Avant que la vieille servante n'accepte de m'ouvrir la porte, il fallut que je récite, par le judas entrouvert, le sésame que mon ami pêcheur m'avait recommandé de transmettre sans en oublier le moindre terme : "Je suis un messager du territoire de Chabor, qui vient rappeler à ton Maître le temps où David Reubeni portait tous ses espoirs." La vieille disparut silencieusement, non sans avoir refermé le judas, puis revint précipitamment, en faisant claquer ses mules sur les marches d'un escalier en bois. Visiblement, mon mot de passe avait produit son effet.
Quand la servante m'introduisit dans un petit salon de lecture aux meubles chargés de livres, dont certains paraissaient très anciens, le marchand me tournait le dos et paraissait absorbé par la contemplation d'un objet en ivoire dont il examinait la transparence, à la lueur colorée des vitraux qui ornaient la fenêtre. C'était un homme sans âge, qui paraissait être un vieillard à l'adolescent que j'étais alors. La couleur de sa peau était très sombre. On aurait pu le prendre pour un Africain, si ses cheveux blancs n'avaient pas été longs et raides, et si ses traits n'avaient pas eu la finesse de ceux des Européens. Il était simplement, mais confortablement vêtu. Je me rendis compte, pendant qu'il continuait à me tourner ostensiblement le dos, qu'il m'observait dans un petit miroir, au cadre doré, accroché près de l'ouverture. Son inspection apparemment achevée, il se tourna lentement vers moi avec un air intrigué qui ne disparut que lorsque je l'eus informé, avec mille détails, qui m'avait inspiré le mot de passe, dans quelles circonstances il l'avait fait et la discrétion dont il avait fait preuve à son sujet. Quand je terminais mon récit et qu'il sut tout ce qu'il y avait à savoir sur les raisons de ma présence devant lui, il sembla être délivré de la sourde inquiétude qui l'habitait jusque-là. Je compris confusément qu'il me jugeait bien inoffensif, alors qu'il avait un instant redouté le pire.
Paradoxalement, c'est avec un soulagement évident qu'il me faisait part du danger que ma seule présence en ses lieux lui faisait courir. Il m'apparut clairement que la crainte, qu'avait fait naître le texte d'introduction que m'avait communiqué le vieux pêcheur, était beaucoup plus forte que celle qui découlait de ma seule requête. Tout en continuant à essayer de le faire fléchir avec des arguments humanitaires, qui semblaient n'avoir que peu de poids à ses yeux, je me demandais comment tirer profit de la peur qu'avait déclenchée en lui, quelques instants plus tôt, l'audition de la mystérieuse phrase.
Je laissais mourir mes propos sur mes lèvres en décelant un petit sourire amusé au fond des yeux de mon interlocuteur. Il était évident que toutes mes sollicitations seraient sans effet sur ce bonhomme. D'ailleurs, je n'étais plus très convaincu moi-même de la justesse de la cause que je tentais encore de défendre. Peut-être aurais-je dû mentir au sujet de notre situation, inventer des circonstances plus mélodramatiques, j'y aurais peut-être cru moi-même. La sincérité évidente avec laquelle le marchand juif m'avait informé des risques que ma démarche faisait courir à sa famille et à sa communauté, m'avait finalement convaincu que mes motivations étaient bien futiles par rapport aux terribles situations que mes actions maladroites pouvaient engendrer. J'étais venu chez le marchand pour le convaincre de nous aider à recouvrer notre liberté et c'était lui qui m'avait persuadé que notre sort était bien meilleur que celui de la quasi-totalité des esclaves vivant à Alger et qu'il ne justifiait pas que je puisse risquer de mettre en danger ceux qui nous apporteraient leur concours.
Son petit sourire moqueur commençait à m'irriter sérieusement. Il était évident que le rusé personnage avait tout à fait conscience de dominer la situation et d'être en train de me manipuler comme un gamin, ce que j'étais sans doute.
Un sursaut d'orgueil déclencha en moi une bouffée de colère. Il n'était pas question que je me laisse éconduire de cette façon, sans avoir fait le maximum pour obtenir ce que j'étais venu chercher !
Je ne sais pas encore qui est ce David Reubeni et où se trouve le territoire de Chabor, mais je vous jure que je le saurais bientôt et que, si vous ne m'aidez pas, vous aurez à vous en repentir !
Tout doux, jeune coq belliqueux ! Les manifestations de colère et de violence sont des aveux d'impuissance.
Ce n'est plus le moment de philosopher ! Je ne sais plus très bien si j'ai tort ou si j'ai raison, si mes motivations sont justifiées ou pas, mais ce dont je suis sûr, c'est que je n'abandonnerai pas mon projet sans avoir tout tenté pour le faire aboutir.
Mon Maître disait : "Dans toute action il y a une part d'injustice", je crois que vous auriez été d'accord sur ce point. Tu agis et tant pis si tes actions provoquent des désastres autour de toi.
Votre Maître était ce David Reubeni ?
Oublie ce nom, jeune homme, oublie le comme tu vas me promettre d'oublier le mien, ainsi que mon existence même, et je t'aiderai.
Comment oublier votre nom alors que je l'ignore encore ? Je jure que, même sous la torture, je ne parlerai jamais de vous.
Jeune présomptueux ! Ne jure pas sans savoir. Une simple promesse, d'homme à homme, me suffit. D'ailleurs je n'ai pas de famille, la seule personne à laquelle je tiens est la vieille servante rabougrie qui t'a conduit ici. L'avenir de la communauté juive de la ville m'indiffère, comme m'indiffère mon propre sort. Cette communauté est d'ailleurs solidement installée dans la cité, comme je le suis moi-même, et ce n'est pas le devenir de deux malheureux esclaves qui va y changer quelque chose. Je vais t'aider, parce que je dois bien cela à l'homme qui t'a pris sous sa protection et parce que tu m'es sympathique. Mais garde-toi de m'adresser d'autres esclaves en maraude, je ne renouvellerai pas mon geste.
Je restais interloqué par cette déclaration péremptoire, abasourdi par le revirement subit d'attitude du marchand... Mais était-il seulement un marchand ?
Quant à toi, jeune nigaud, à l'avenir sois un petit peu plus pugnace et ne te laisse pas influencer par les premières bonnes paroles que l'on te servira. Voilà cent livres pour payer tes bijoux. Prends cet argent et disparaît à tout jamais de ma vie !
Toujours pétrifié, je tendis mollement une main vers la bourse qu'il me tendait, subjugué par son attitude dominatrice. Le poids de la bourse dans ma main me réveilla soudain de ma torpeur.
Vous n'oubliez pas vos intérêts, ces bijoux valent au moins dix fois cette valeur !
Cette somme est plus qu'il n'en faut au vieux pêcheur pour remplacer sa barque et l'équipement qu'il mettra à votre disposition. Sa conscience est pure, il peut se permettre de rendre des services désintéressés, la mienne est noire et il faut la rétribuer grassement.
J'étais à nouveau éberlué par les propos inattendus de cet homme diabolique. Chez qui le vieux Sicilien m'a-t-il envoyé requérir de l'aide ? Une main posée sur mon épaule, l'homme me reconduisit jusqu'à la porte du cabinet de lecture. Il me poussa dehors, sur le palier où m'attendait la servante et, avant de refermer la porte, il ajouta :
Mon nom est Judas !
Cette visite m'avait fortement troublé. Celui, que mon ami sicilien appelait "le marchand juif", avait laissé une profonde empreinte dans ma mémoire. De nombreuses années plus tard, quand je revins à Alger avec un statut d'homme libre, je ne manquais pas de chercher à retrouver sa trace. Je le rencontrais à plusieurs reprises et une véritable amitié se noua entre nous. Peu à peu, au fil des rencontres et des interrogatoires, je réussis à reconstituer l'histoire du vieil homme, ce qui m'éclaira également sur le territoire de Chabor et sur le mystérieux David Reubeni.
En 1524, moins de trente ans après que les juifs eurent été chassés d'Espagne et du Portugal, alors que les pogroms étaient encore présents à leurs esprits, un étrange prince débarquait à Venise avec sa suite. Devant les notables du conseil du Ghetto éberlués, il se présenta ainsi : "Je suis David, fils du roi Salomon - que sa mémoire de Juste soit bénie. Mon frère aîné, le roi Joseph, règne sur le royaume de Chabor et gouverne les trois cent mille âmes des tribus de Gad, de Reuben et une partie de la tribu de Manassé."
L'évocation de la tribu de Reuben surprit fort l'assemblée, car elle est l'une des douze tribus d'origine d'Israël et on la croyait disparue depuis plus de mille ans de la surface de la Terre.
Il leur expliqua ensuite, posément, le projet qui l'amenait en Italie. Il ne désirait rien moins que lever une armée juive, en Europe, afin de reconquérir, avec l'aide des troupes de son royal frère, la terre d'Israël alors aux mains des Turcs. Il comptait, pour cela, sur une alliance judéo-chrétienne contre les Musulmans, dont il profiterait pour ramener les tribus juives, dispersées à travers le monde depuis des siècles, sur leur terre promise. Aux Chrétiens, il ne demandait que leur accord, pour laisser partir les Juifs de leurs territoires, et une aide matérielle, pour équiper son armée et la conduire en Palestine.
Cette extraordinaire nouvelle se répandit bientôt comme une traînée de poudre, soulevant d'immenses espoirs et beaucoup d'inquiétude chez les Juifs. Les pauvres, les déracinés, ceux qui étaient rejetés par tous les royaumes, virent dans ce prince l'envoyé providentiel qu'ils attendaient depuis longtemps, le Messager de l'espoir, le Messie. Les riches, les nantis, ceux qui avaient réussi à faire leur place dans les sociétés chrétiennes qui les toléraient, craignirent pour les misérables statuts qu'ils avaient péniblement acquis. Bien que David Reubeni se défendît d'être le Messie, ils redoutaient que les désordres, que sa présence engendrait, ne se retournent contre eux et provoquent une réaction brutale dans les pays mêmes qui les avaient acceptés, les contraignant à un nouvel exode. Certains sages se demandaient, à juste titre, ce qu'il adviendrait des très nombreux Juifs qui vivaient dans les territoires musulmans quand une armée juive affronterait l'empire ottoman.
Sans états d'âme, mû par une fabuleuse énergie, soutenu par une foi très profonde, David profita de son charisme et de sa persuasion pour rencontrer tous les puissants du monde chrétien et pour essayer de les convaincre : le pape Clément VII, le roi du Portugal, François I° et son ennemi Charles-Quint.
Les trois monarques n'étaient d'ailleurs qu'indirectement touchés par le projet du visionnaire. Les deux royaumes ibériques venaient de chasser les juifs de leurs territoires et Paris n'en abritait plus aucun depuis bien longtemps. Le projet n'était donc pas pour leur déplaire, un royaume ami, planté au cœur du Moyen-Orient turc, présentait beaucoup d'avantages. Le souvenir des croisades était encore présent dans tous les esprits et la session des Lieux Saints au pape, qu'offrait David, satisfaisait leurs aspirations religieuses.
David Reubeni passa très près de la réussite. Son échec, il le dut en grande partie à quelques-uns de ses coreligionnaires, qui se liguèrent avec de puissants Chrétiens pour concourir à sa perte. Sept ans après sa fulgurante arrivée, il disparut dans les geôles de l'Inquisition, personne ne pouvant dire s'il y était mort ou s'il avait pu recouvrer sa liberté et s'enfuir vers ce pays d'Israël dont il avait été le champion.
Tobias, mon ami le vieux marchand juif, faisait partie des fidèles qui arrivèrent à Venise avec le prince. Il avait combattu sous ses ordres en Orient. Subjugué par la forte personnalité du jeune homme, il le suivit aveuglément dans sa folle croisade, jusqu'au jour où il douta. C'est alors qu'il devint le Judas qu'il m'affirma être quelques années auparavant. Pour de l'argent, il trahit son Maître, celui qu'il révérait plus que tout au monde.
Malgré ses affirmations, je ne crus pas un seul instant que Tobias eut pu trahir David par intérêt. Je le connaissais trop, à ce moment-là, pour pouvoir ajouter foi à ses propres dires. Ses aveux cyniques n'étaient qu'une forme de mortification. Je crois que Tobias trahit David par jalousie. Passionnément attaché au jeune homme, il ne pouvait pas supporter de n'être qu'au second plan, loin derrière Joseph, le bras droit du prince. En comprenant les motivations de mon ami, je crus comprendre celles de Judas, le disciple bien aimé de Jésus, qui devait être dans une situation analogue par rapport à Pierre.
Rejeté par ses frères, se haïssant lui-même, Tobias se réfugia à Alger, où il survécut, plus qu'il ne vécut, ayant perdu le goût de la vie. Il habitait seul avec la vieille servante que j'avais connue. Il me fallut du temps pour comprendre pourquoi cet homme, qui était détaché de ce monde, avait laissé transparaître une telle frayeur quand il avait entendu prononcer le nom de David Reubeni. En l'abordant ainsi, j'avais agité devant lui, en plein jour, le spectre épouvantable qui hantait les cauchemars de ses nuits.
Tobias remplissait à Alger une fonction importante qui consistait à écouler, sur les marchés chrétiens, les marchandises interceptées par les corsaires barbaresques et qui étaient en excédent. Il revendait donc, à des Chrétiens, des produits dérobés à d'autres Chrétiens, auxquels il se substituait dans leur commerce. La fonction d'intermédiaire entre les Musulmans et les Chrétiens était traditionnellement remplie par des commerçants juifs, qui "bénéficiaient" d'un statut particulier par rapport aux deux communautés. Mal intégrés dans chacune d'elles, ils pouvaient ainsi tirer profit de leurs propres difficultés. Cette pratique avait considérablement enrichi mon ami, qui, pourtant, vivait de façon modeste. Son seul luxe résidait dans les œuvres d'art qu'il interceptait au passage et qu'il achetait volontiers au lieu de les remettre en vente. Malgré cette accumulation de trésors dans sa modeste demeure, sachant qu'il les avait acquis au fil des années pour des sommes très raisonnables, je fus longtemps convaincu que mon homme était avare et empilait des pièces d'or dans quelque coffre dissimulé. Je découvris un jour qu'il n'en était rien. Tobias utilisait l'essentiel de ses revenus pour aider des juifs persécutés, à travers l'Europe. Discrètement, jour après jour, il essayait d'apporter un peu de soulagement à des infortunés que sa forfaiture avait peut-être privés d'une patrie. Je compris alors que ses remords n'étaient pas orientés vers le prince qu'il avait trahi, mais vers son malheureux peuple, qu'il avait peut-être condamné à errer sans fin dans des mondes hostiles.
J'ai toujours eu beaucoup de plaisir à rencontrer des vieux sages juifs. Ils représentent, à mes yeux, une source inépuisable de culture très ancienne et un peu mystérieuse. Alors que les musulmans se concentrent volontiers exclusivement sur un seul livre, qu'ils essaient d'apprendre par cœur, les juifs analysent et interprètent de nombreux ouvrages anciens, dont certains renferment des savoirs très hermétiques, voire même occultes. Si le contact des personnes âgées est généralement enrichissant pour l'esprit, c'est particulièrement le cas avec les vieillards juifs, et j'ai toujours saisi chaque occasion qui m'était offerte de le faire.
Mon intérêt, pour Tobias, tenait partiellement à son immense culture. Il découlait aussi de la curiosité que faisait naître en moi son passé avec David Reubeni et la dramatique façon dont s'était achevée cette histoire. Il devait aussi beaucoup à la reconnaissance que je lui conservais pour son aide au cours de ma tentative d'évasion. Il se conforta encore lorsque le vieil homme trouva, parmi ses coreligionnaires, des financiers pour me permettre d'équiper mon premier bateau.
L'EVASION
Pendant qu'avaient lieu nos préparatifs d'évasion, le cours de mes journées avec Dolorès variait peu. Nous alternions toujours les séances amoureuses avec les leçons de lecture et d'écriture, qu'elle me dispensait sans compter.
Sur le plan sentimental, la jeune femme était une source permanente d'étonnement pour moi. Alors qu'elle finissait toujours par être soumise à tous mes désirs - qu'elle semblait d'ailleurs partager sans retenue lorsque nous avions des rapports sexuels - dès que nous interrompions nos ébats, elle reprenait ses distances vis-à-vis de moi et fuyait mes contacts et ma familiarité. Nos relations paraissaient être sans cesse remises en question, notre intimité était perpétuellement à reconstruire. Ce comportement, que je jugeais fantasque, irritait ma susceptibilité de mâle, comme un fruit légèrement acide agace les dents, sans déplaire suffisamment pour que l'on cesse d'y mordre. Je me retrouvais chaque fois dans la position d'un amoureux transi, qui hésite à manifester sa tendresse à sa bien-aimée et qui est obligé de la reconquérir à chaque rencontre, rebâtissant sans cesse les ponts que - d'un éclat de rire - elle avait détruits à la fin de la rencontre précédente. Bien novice dans les ébats amoureux, je ne me rendais pas compte, alors, que cette attitude capricieuse était le sel qui entretenait toujours ardent le désir que j'avais pour elle. Il fallut que je connaisse des amours serviles, bien des années plus tard, pour me rendre compte à quel point l'homme se lasse vite d'un fruit trop mûr qui ne se fait plus désirer. De la satiété naissent l'ennui et la lassitude. Par contre, je ne fus jamais rassasié de ma chevrette castillane, qui bondissait sur mon cœur en l'égratignant de ses petits sabots - comme à plaisir - et qui lui dispensait généreusement - au cours de la minute suivante - un baume plus doux que le miel.
Curieux sentiment que l'amour que je portais à la jeune Espagnole ! Plus tard, je devais construire des amitiés avec des hommes, tisser avec eux des liens solides qui se renforcèrent, jour après jour, grâce à la constance de nos sentiments réciproques et à l'absence totale de conflits entre nous. Plus le temps passait et plus ces amitiés étaient fortes, développant une grande intimité et une totale confiance entre les partenaires qu'elles unissaient. Bientôt, j'en vins à me fier plus à eux qu'à moi-même. Ces relations s'édifiaient comme un mur, pierre après pierre, toujours plus haut, toujours plus robuste.
Avec Dolorès, il n'en fut jamais ainsi ! Plus le temps passait, plus l'intensité de mes sentiments pour elle s'accroissait, sans que je n'eusse jamais l'impression qu'il y ait un acquis sur lequel je pouvais me reposer. Nous ne bâtissions rien ensemble, alors que mon attachement était de plus en plus violent, jusqu'à me faire souffrir physiquement lorsque nous étions séparés pendant quelques heures. Pourtant, quand je la retrouvais enfin, j'étais désemparé devant elle, me demandant avec angoisse si elle m'aimait encore. Je me pris souvent à douter de son amour pour moi, jusqu'à ce que nous roulions sur son lit en de folles étreintes, au cours desquelles elle exprimait clairement la passion qui l'animait. Quand, après ces joutes ardentes, nous reposions côte à côte, je tentais de fixer ces moments privilégiés dans ma mémoire, essayant d'emmagasiner suffisamment de certitudes pour ne plus risquer d'être pénétré par le doute. Las, quelques heures plus tard, tout était à refaire !
Et pourtant, je suis certain que les sentiments qui nous unissaient étaient plus forts que bien des amitiés que l'on croit indestructibles. Loin d'être un réconfort, notre amour était une déchirure permanente, mais, pour rien au monde, nous aurions souhaité être guéris du mal qui nous rongeait.
Sur le plan des études, en quelques mois, mes progrès avaient été spectaculaires. Je parvenais aujourd'hui à déchiffrer n'importe quel ouvrage en langue italienne, en particulier "La Divine Comédie", de Dante Alighieri, qui n'est pourtant pas un ouvrage facile. Mes connaissances dans les autres langues progressaient également à grands pas. J'étais désolé de ne pas pouvoir apprendre le Turc, mais ma maîtresse ignorait ce langage. Mes progrès en écriture étaient plus lents, car mes gestes étaient encore malhabiles, mais ils suivraient certainement ceux de la lecture qui m'offrait des modèles.
Le jour fixé pour notre départ arriva enfin, notre ami sicilien jugeant que le moment propice était venu. Nous étions tous deux impatients et anxieux. Nous décidâmes, sans nous consulter, de consacrer notre dernier après-midi à faire l'amour. Pour moi c'était une séance d'adieu, car j'étais convaincu que la liberté nous séparerait. Pour Dolorès, c'était un moyen de surmonter son angoisse.
Au dernier moment, nous avions mis les deux servantes au courant de nos projets. Dolorès ne voulait pas les mettre devant le fait accompli, pour qu'elles aient le temps de préparer leur défense contre la rage vengeresse du raïs. Moi, je comptais les utiliser pour nous aider à réaliser les derniers détails de notre évasion.
Pendant que les jeunes femmes se plaçaient sur leurs positions d'observation habituelles, je rejoignis ma maîtresse dans sa chambre. Nos ébats furent décevants, ma partenaire étant beaucoup trop nerveuse pour se consacrer correctement au plaisir. Bien qu'elle désirât ardemment que cette dernière séance de notre période d'esclavage soit un succès, elle n'arrivait pas à s'abandonner à mes caresses. Elle frissonnait de nervosité et de peur, quand elle aurait dû frémir au souffle de son plaisir naissant. De mon côté, je ne pouvais pas m'empêcher de penser que cette rencontre était la dernière et j'étais également fébrile et angoissé, comme si un drame allait s'abattre sur nous d'un instant à l'autre. En fait, nous avions peur tous les deux et c'était bien normal, car la partie que nous allions jouer était capitale et difficile. Nous menions, depuis plusieurs mois, une vie confortable et riche de plaisirs variés, et voilà que nous remettions tout en question sur un coup de dés, alors que rien ne semblait justifier notre hâte dans l'immédiat. Pour ma part, je n'avais jamais été aussi heureux qu'au cours de cette période. Dans la maison du vieux raïs, j'avais rencontré l'amour, le plaisir sexuel et, pour couronner le tout, un enrichissement intellectuel exceptionnel. Tous les jours, j'avais l'impression d'apprendre plus que je ne l'avais fait pendant plusieurs années dans ma vie antérieure. Que pouvais-je souhaiter de plus ? Que cela dure éternellement !
Si notre tentative d'évasion réussissait, qu'adviendrait-il de moi ? Je serais libre, mais qu'est-ce que la liberté sans l'amour de Dolorès, sans ses caresses et sans ses leçons ? Je n'avais malheureusement aucun doute sur le fait que je serais séparé de ma délicieuse maîtresse dès qu'elle réintégrerait sa famille et son rang. Si notre tentative échouait avant que nous ayons pu quitter la côte algérienne, ce serait sans doute la mort pour moi. Vraisemblablement une mort atroce, à la hauteur de la colère de l'homme que j'avais trahi et que je tentais de déposséder. Si elle échouait en mer, au cours de notre navigation, ce serait une mort plus terrible encore, pour moi comme pour elle. Une mort par noyade, une mort due au froid et à la peur, une mort due à la soif et à la faim... Dolorès me disait redouter les monstres marins dont les descriptions émaillaient les récits qu'elle avait lus dans son enfance. Je me croyais trop expérimenté des choses de la mer pour ajouter un quelconque crédit à ces fables. J'affirmais que ces monstres n'existaient pas, parce que je n'en avais jamais rencontré, alors que j'appris plus tard qu'ils étaient bien réels, peu semblables aux descriptions mythiques qu'on en faisait généralement, mais redoutables quand même.
Pourquoi me lancer dans cette folle aventure, si les risques étaient si grands et les espérances aussi médiocres ? D'abord, parce que j'étais convaincu que la vie que nous menions ne pouvait pas durer toujours ainsi. Si notre maître ne surprenait pas avant notre secret, l'hiver passé, il ne manquerait pas de m'envoyer ramer sur sa galiote. Il était clair que c'était le sort qui m'était promis, dans le meilleur des cas. Ensuite, je pensais que la jeune Castillane n'était pas heureuse en captivité. Il y avait parfois une tristesse indicible dans ses yeux, surtout quand elle me regardait après que nous ayons fait l'amour. Elle qui était née pour vivre comme une princesse, comment pouvait-elle être heureuse dans l'esclavage, même si la cage était dorée ?
Si notre tentative échouait avant notre embarquement, qu'adviendrait-il de Dolorès ? Je craignais qu'elle ne risquât également sa vie, dans l'aventure, et j'étais convaincu qu'elle pensait la même chose que moi. On dit que la haine est si proche de l'amour, comment ne pas redouter que l'amour fou, que lui portait Pacha Raïs, ne se transforme en une haine violente ?
Nous nous séparâmes bien avant le retour du vieil époux. Il fallait nous apprêter, chacun de notre côté, et nous rejoindre dès que le raïs serait sorti à nouveau pour une soirée de libations avec d'autres corsaires. Je n'avais pas grand-chose à préparer, j'avais seulement à faire un baluchon avec quelques vêtements chauds destinés à me protéger du froid et de l'humidité des nuits d'hiver sur l'eau. Dolorès devait également rassembler quelques vêtements, cela ne devait pas lui prendre beaucoup plus de temps qu'à moi pour être prête. Ensuite, nous devions attendre, chacun dans son coin, que le moment propice arrive. La terrible attente qui ronge les nerfs et détruit les plus belles déterminations.
Enfin, le moment de partir était venu. Pacha Raïs était sorti comme d'habitude, après le repas du soir qu'il prenait avec sa maîtresse. La maison était devenue silencieuse, les autres esclaves se couchant dès le départ du maître. J'attendais que Dolorès me rejoigne dans ma chambre pour que nous nous glissions ensemble hors de la maison. Le temps s'écoulait et rien ne bougeait du côté de l'appartement de la jeune Espagnole, je commençais à me demander si la peur n'avait pas eu raison de la belle résolution qu'elle affichait jusqu'à ces derniers jours et qui déjà, cet après-midi, semblait être moins assurée. Peut-être, en effet, valait-il mieux que nous abandonnions notre projet un peu fou ! J'étais presque soulagé en constatant que ma partenaire avait décidé d'annuler notre aventure et je songeais déjà à me coucher, mais je ne pouvais quand même pas me contenter de rester dans ma chambre comme si de rien n'était. Comment pourrais-je dormir sans avoir d'abord revu la jeune femme ?
Je me glissais vers sa chambre, que j'atteignis sans encombre en montant l'escalier qui conduisait au premier étage. J'avais une grande habitude de ces déplacements nocturnes, silencieux et à tâtons, entre ma chambre et la sienne, et inversement. Je trouvais Dolorès prête à partir et se morfondant dans l'angoisse en ne me voyant pas arriver. Je réalisais soudain que je ne lui avais donné aucune directive sur la façon de nous retrouver dans la maison. Je pensais implicitement qu'elle allait venir me rejoindre dans ma chambre, qui était sur le chemin de la sortie, alors qu'elle attendait sagement que je vienne la chercher dans la sienne. Il était évident que c'était elle qui avait raison, car elle n'avait pas la même maîtrise que moi des promenades nocturnes dans le bâtiment, mais l'angoisse avait sans doute obscurci ma raison. Ce petit contretemps me fit l'impression d'une douche froide, avais-je vraiment bien préparé notre escapade, alors que dès le début un effet de mon imprévoyance éclatait au grand jour ? Faisant un effort pour me ressaisir, je tentais de masquer cette lacune à la jeune femme - pour ne pas l'effrayer davantage - en prétextant une lenteur du portier, à aller se coucher, pour justifier mon retard. Avec un petit sourire crispé, elle accepta mon explication en silence et me suivit dans l'escalier sombre. Après l'avoir déchargée de tous ses paquets, je l'aidais à descendre dans le noir. Foutue mesquinerie du vieux corsaire qui faisait moucher toutes les lampes de la maison après son départ, alors qu'il allait y revenir quelques heures plus tard ! Aussitôt après avoir maudit le vieil homme, je me dis que finalement cette obscurité était une bénédiction, puisqu'elle avait dissimulé mes déplacements furtifs pendant des mois et allait encore, ce soir, nous protéger des indiscrétions des domestiques.
Soudain, alors que nous atteignions le long corridor qui conduisait à la porte donnant sur la rue, un raclement de gorge se fit entendre près de nous. Au bruit que faisait sa jambe de bois sur le carrelage du sol, je reconnus la démarche du vieux portier génois. La main de Dolorès se crispa dans la mienne. Je me rendis compte que la jeune femme était prise de tremblements nerveux. Avec une ferme tendresse, je passais un bras autour de sa taille et je l'entraînais vivement vers l'entrée d'une pièce qui s'ouvrait à quelques pas de nous. Je crois qu'au cours de ce déplacement rapide, les pieds de ma compagne ne touchaient même pas le sol. Nous nous réfugiâmes dans un petit salon où il était peu probable que le portier se rendît. En effet, il passa devant la porte ouverte sans s'arrêter, portant une lampe-tempête à bout de bras. J'avais d'ailleurs compris, depuis le premier instant, vers quel lieu le vieux corsaire se rendait en traînant sa jambe avec hâte. Ce n'était vraiment pas de chance, pour nous, qu'il ait choisi cette soirée pour avoir des désordres intestinaux. Je souris en pensant que mon vieil ami n'avait certainement pas prémédité les embarras qu'il connaissait et qu'il nous faisait subir par la même occasion.
N'étant pas certain que nous ayons le temps de sortir de la maison avant qu'il revienne, je décidais que nous attendrions son retour avant de nous risquer à poursuivre notre équipée. Je le dis dans le creux de l'oreille de Dolorès, que je tenais dans mes bras après voir déposé mon chargement sur le sol.
Il était important de calmer l'inquiétude de la jeune femme, pour éviter qu'elle ne défaille complètement. En cela, cette halte forcée avait quelque chose de bon. Pour ma part, depuis que nous avions commencé à nous déplacer, mon sang-froid était pleinement revenu, j'étais à nouveau calme et déterminé. La faiblesse perceptible de ma compagne renforçait ma détermination, en me plaçant dans la situation du mâle qui défend sa femelle. Son attitude la rendant pleinement accessible, je profitais de la proximité entre ma bouche et son oreille gauche, pour glisser le bout de ma langue dans son conduit auditif. Je savais qu'elle était particulièrement sensible aux caresses et aux baisers appliqués à ses oreilles. Celles-ci étaient le millième et le mille et unième points sensibles de son corps merveilleusement doué pour la jouissance sexuelle. Avec une violence soudaine, elle se libéra de mon baiser et m'embrassa sur la bouche avec toute la fougue dont elle était capable. Je sentais son petit corps frémir contre moi et compris, aussitôt, qu'il ne s'agissait plus de simples tremblements nerveux. Pour exorciser sa peur, Dolorès avait enfin trouvé un bon exutoire à sa tension nerveuse. En hâte, je m'asseyais sur le sol, le dos contre le mur le plus proche de nous et je soulevais ma djellaba. Sans que j'ai à lui expliquer ce qu'elle avait à faire, elle s'agenouilla, jambes écartées, et, troussant sa robe d'une main, se pressa de l'autre contre moi. Ma verge tendue fut engloutie dans sa vulve chaude et humide, et déjà, avec frénésie, son bassin se mettait en action. Paralysé par ma position, qui ne me permettait pas de bouger librement, je ne pouvais que m'efforcer de tendre mon sexe vers elle. Ma volcanique petite maîtresse n'avait pas besoin de mon aide pour mener sur moi une sarabande débridée. Apparemment libérée de la tension qui l'avait bloquée tout l'après-midi, elle se déchaînait à présent avec une violence inusitée. Un peu dépassé par la passion de ma partenaire, je contrôlais les débordements de ma propre sexualité, pour garder suffisamment de lucidité pour tenter de limiter les effets secondaires de son excitation. Comment empêcher ce diablotin de faire un raffut capable de réveiller toute la maisonnée ? Je m'employais à bâillonner sa bouche avec la mienne, pour étouffer son chant d'amour qui me plaisait tant quand nous nous ébattions dans la quiétude de sa chambre. Mes deux mains posées sur ses fesses, j'accompagnais ses trémoussements pour en limiter un peu l'ampleur. Heureusement, mon ami le portier tardait à revenir, ce qui permit à la langoureuse Castillane de parvenir à l'extase avant qu'il ne passe à nouveau près de nous. Quand elle cessa de se presser contre moi pour se rejeter à la renverse, en agitant convulsivement ses bras vers le ciel, la gorge tendue, la nuque ployée vers l'arrière, tout en la maintenant pour qu'elle ne tombe pas sur le sol, je lui posais une main sur la bouche pour tenter de museler ses gémissements. C'est avec soulagement que je l'accueillis à nouveau contre ma poitrine, quand elle revint s'y blottir, enfin calmée, détendue comme une poupée de chiffon.
À peine s'était-elle ainsi apaisée, que nous pûmes entendre les boitillements du portier qui revenait vers sa loge. Nous restâmes sur le sol encore pendant quelques minutes, savourant le calme qui était revenu sur la maison, avant de nous lever pour continuer notre progression prudente vers la lourde porte en bois qui nous séparait encore de la liberté.
J'avais, depuis plusieurs jours, réussi à faire réaliser une copie de la clé de la porte principale, en empruntant celle-ci pendant quelques heures au vieux génois qui ne l'utilisait pas dans la journée. La porte restait alors fermée par une targette de bois, qu'une corde permettait de soulever de l'extérieur. Je glissais avec délicatesse ma fausse clé dans la grosse serrure, que j'avais pris la précaution d'huiler le matin même. Deux tours silencieux et le battant put pivoter librement sur ses gonds, également huilés de frais. Me tournant vers elle, je m'écartais, pour laisser passer ma compagne par la porte entrebaîllée. Elle répondit à mon sourire et s'avança avec résolution. J'admirais, une fois de plus, la beauté resplendissante que lui conféraient nos ébats amoureux.
Soudain, elle s'immobilisa brusquement et je vis une lueur de terreur s'éclairer dans ses yeux. Je me retournais pour suivre son regard et je vis ce qui l'effrayait ainsi : Pacha Raïs était dressé devant nous, immobile et silencieux, les bras croisés sur sa poitrine maigre. Il était accompagné de deux solides compagnons, porteurs de lanternes sourdes. Il était beaucoup trop tôt pour qu'il rentre déjà et il était évident, à sa pose et à sa compagnie, qu'il nous attendait ainsi depuis un bon moment. Nous avions été trahis. Le vieux corsaire savait tout et nous avait tendu un piège pour nous prendre en flagrant délit.
Je regardais mon maître dans les yeux, il me dévisagea comme un oiseau de proie. Je découvris ma mort dans son regard noir. Je pensais à Dolorès, au moment où elle se jetait aux pieds du vieil homme. S'accrochant à lui, elle le supplia de nous pardonner notre faiblesse. Il posa ses yeux sur elle et ceux-ci se radoucirent aussitôt. Il lui caressa les cheveux avec tendresse en hochant la tête tristement.
Tu es jeune et je suis vieux, je comprends ta faiblesse et l'excuse. Par contre, celui-ci m'a trahi, il doit payer pour son impudence.
Constatant qu'elle était sauvée, Dolorès consacra tous ses efforts à essayer de me sauver à mon tour. Elle promit à son mari de l'aimer comme jamais un homme ne fut aimé par une femme. Elle lui laissa espérer mille caresses, prouvant par là qu'elle ne s'était livrée qu'à contrecœur et chichement jusqu'ici. Malgré mon angoisse, je reçus cette nouvelle avec une immense satisfaction, la menace qui pesait sur moi ne m'empêchait pas d'être toujours jaloux.
Les pleurs et les supplications de la belle Castillane finirent par émouvoir le vieil homme. Las de l'entendre gémir, il finit par lui accorder ce qu'elle lui demandait.
C'est vrai qu'il est également très jeune. J'étais décidé à le laisser à la maison de façon permanente pendant quelques années encore. Le fait de ramer dans une chiourme sera peut-être une punition suffisante pour sa conduite inconséquente. Il partira d'ici dès ce soir. Mais, comme je ne veux plus jamais le voir, il n'est pas question qu'il rame sur ma galiote. Je vais le vendre à un Turc de ma connaissance, pour qu'il le conduise à Constantinople et l'embarque, là-bas, sur une galère ottomane.
Dolorès baisa longuement les mains de son époux en pleurant de reconnaissance. Elle était tellement convaincue de ma mort prochaine, que mon intégration dans une chiourme lui parut être un sort très acceptable.
Pacha Raïs annonça ensuite, à sa jeune épouse, qu'à l'avenir elle serait soumise à une surveillance sans faille et, qu'au lieu de ses deux servantes complices, se seraient ses fidèles domestiques qui s'occuperaient d'elle. Elle ne pensa pas un instant à protester, trop heureuse que cette dramatique séance se termine sans que, ni elle, ni moi, n'ait à souffrir de représailles dans notre chair. Elle posa sur moi ses grands yeux verts humides, dans lesquels je pus capter son message d'adieu. Il me faudra plusieurs années pour le décoder entièrement, j'y trouverais le témoignage d'un amour désespéré, des regrets pour notre rêve d'évasion avorté, ses encouragements pour continuer à m'instruire, l'espérance, enfin, que ma vie ne se limiterait pas à mon esclavage sur cette galère. Je sentis que, convaincue d'être à jamais cloîtrée dans cette demeure, elle reportait, sur moi, tous ses espoirs de liberté, en me chargeant de vivre pour elle, par procuration.
Tout le bruit, que nous avions fait sur le seuil du palais, avait fini par réveiller le personnel endormi. Des pas se firent entendre de tous côtés et des lumières apparurent dans les couloirs. Des lumières s'éclairèrent également aux fenêtres des bâtiments voisins, ce qui incita Pacha Raïs, encadré par ses deux cerbères, à nous pousser vers l'intérieur et à refermer la porte derrière nous. Il lui était déjà pénible de dévoiler son infortune à sa maisonnée, sans qu'il ne s'y rajoute l'information du voisinage.
LA DECHIRURE
Au cours de mes longues années de servitude, il ne fut pas un seul jour sans que je pense à Dolorès. C'était généralement le soir, au moment où la chiourme se préparait au sommeil, que son souvenir venait me hanter. Bien que cette réminiscence soit quotidienne, elle ne prenait jamais deux fois la même forme. C'était parfois une phrase, qu'elle avait prononcée devant moi, qui soudain s'imprimait dans ma mémoire et y faisait apparaître l'image de son sourire. Une autre fois, c'était un parfum que je croyais sentir, une odeur incertaine qui s'élevait dans le cloaque de la fosse et qui évoquait, malgré le lieu infâme où je me trouvais, son intimité troublante et délicate. Une autre fois encore, c'était une scène précise qui se déroulait entièrement dans mon esprit, me faisant revivre avec une intensité décuplée un instant de notre vie commune. Chaque fois, quelle que soit sa nature, cette résurgence avait un effet apaisant sur moi. Souvenir d'un monde merveilleux à jamais perdu, elle me faisait entrer sourire aux lèvres dans un sommeil peuplé de rêves agréables. Certes, il m'avait fallu de nombreux mois pour parvenir à cette sérénité, des mois de révolte au cours desquels je revivais inlassablement notre tentative de fuite, en essayant chaque fois de déceler les erreurs que j'avais pu commettre, pour les corriger par la pensée. Le calme était enfin revenu dans mon âme quand je parvins à admettre que ce passé était irrémédiablement révolu et que, quoi qu'il se passe désormais, rien ne pourrait jamais le faire revivre. Paradoxalement, ce fut la maladie qui m'aida considérablement à atteindre ce niveau de quiétude. La transformation désastreuse, qu'elle fit subir à mon aspect physique, sonna le glas de toutes les illusions que je pouvais entretenir concernant un éventuel retour auprès de la jeune Castillane. Non seulement je n'espérais plus, mais je ne voulais plus me présenter à nouveau devant elle. Son souvenir prit alors la forme immatérielle d'un rêve et - comme un beau livre de gravures - les images des moments heureux que nous avions vécus ensemble ne servirent plus que de viatique pour m'aider à m'évader quelques instants du milieu répugnant dans lequel j'étais enchaîné.
Depuis que j'avais recouvré la liberté les choses avaient changé, je ne pouvais plus penser à Dolorès avec la même sérénité. Bien que les images d'elle, que je conservais en moi, se soient bien estompées au cours de mes longues années d'esclavage, la jeune femme habitait toujours ma mémoire. Peu à peu, je m'étais réconcilié avec mon aspect physique. Je n'étais plus le fringant jeune homme qu'elle avait connu, mais mon apparence s'était considérablement améliorée depuis ma maladie. La seule séquelle importante, que celle-ci m'avait laissé, était le crâne rasé que je continuais à dissimuler soigneusement sous un turban. J'avais constaté, avec le temps, que l'on pouvait encore me considérer avec sympathie, même s'attacher à moi. Certes il s'agissait toujours d'hommes, mais je croyais, et je crois encore, qu'il n'y a qu'une différence minime de nature entre les sentiments qui lient les hommes entre eux et ceux qui attachent les femmes aux hommes. Le désir sexuel c'est ce qui vient après que de subtils liens de sympathie se sont tissés entre deux êtres. Si un homme pouvait s'attacher à moi, une femme devait encore pouvoir le faire ! Et puis, entre Dolorès et moi il y avait eu un amour si fort ! Comment pourrait-il ne pas se ranimer à notre première rencontre ?
Elle aussi, d'ailleurs, avait une quinzaine d'années de plus. La jeune fille était sans doute devenue une femme épanouie, sur le visage de laquelle les larmes avaient dû creuser quelques sillons. Je sentais que ces premières attaques du temps me la rendraient plus chère encore.
Oui, il faut absolument que je la revoie et au plus vite !
Cette montée en puissance de mes sentiments se faisait parallèlement à ma prise de fonction comme raïs d'un bâtiment corsaire, ma détermination à revoir la Castillane étant renforcée par l'assurance que m'apportaient mes premiers succès dans la course. Mon bateau étant de taille modeste, il me fallait revenir fréquemment à Alger pour refaire le plein de munitions et de vivres et pour déposer le butin arraché à mes proies. Je ne pouvais pas fréquenter la ville d'Alger, libre de mes mouvements, sans être tenté de revoir mon ancienne maîtresse.
Mais la revoir pour quoi faire ? Pour souffrir à nouveau de mille morts en ravivant ma jalousie assoupie depuis si longtemps ? Pour essayer de négocier son rachat au vieux raïs qui n'avait jamais voulu s'en séparer ?
Mais, au fait, ce vieil homme était-il encore vivant ? Et s'il était mort, qu'était devenue la jeune femme ?
Après toutes ces années d'attente paisible, voilà qu'à présent je ne pouvais plus différer d'une minute ma visite au palais de Pacha Raïs. J'étais horripilé à l'idée que pendant que je me demandais comment aborder le vieil homme, pour exiger de rencontrer son épouse, celui-ci était peut-être mort et cette dernière vendue avec les dépouilles du défunt. Il fallait absolument que j'aille rôder du côté de la maison dans laquelle était séquestrée Dolorès, pour avoir le cœur net à ce sujet.
J'avais mis mes plus beaux vêtements, une tenue orientale de couleur blanche, inspirée par la tenue que portait Barberousse le jour où je le vis pour la première fois. Toute ma vie de corsaire, j'ai essayé de ressembler à l'image idéalisée du grand capitaine qui est restée gravée au fond de ma mémoire pour toujours.
À force de passer et de repasser devant le palais de mon ancien maître, je parvins à attirer l'attention du gardien génois avec lequel j'avais sympathisé jadis. Le vieil homme, intrigué par mes va-et-vient répétés, sorti devant le porche pour voir de quoi il retournait. Il eut beaucoup de mal à me reconnaître. Si lui n'avait pas vraiment changé depuis notre dernière rencontre, bien qu'il fût à présent un vieillard, il n'en était naturellement pas de même pour moi. Enfin, son visage s'éclaira :
Occhiali ! Le jeune esclave calabrais... Bon Dieu, ce que tu as changé !
Je lui racontais en quelques mots ma maladie, mes quatorze ans de chiourme et ma conversion récente. Il hochait la tête en m'écoutant, compatissant à mes problèmes et appréciant la décision que j'avais prise en final. Je me rendis compte pourtant qu'il manifestait une certaine gène. Je tentais de le faire parler de la jeune Castillane, sans oser le questionner directement. Je lui demandais s'il savait comment Pacha Raïs avait été informé de ma tentative d'évasion. Il m'apprit que c'était la servante grecque qui m'avait dénoncé, par peur des représailles que le vieux mari pourrait exercer sur elle après notre départ. Soudain son visage s'assombrit.
Naturellement, tu n'es pas informé...
Informé de quoi ? Parle !
Pour la jeune dame espagnole, tu n'es pas informé ?
Je ne pouvais plus parler, paralysé par l'angoisse en voyant la douleur qui s'inscrivait sur le visage du brave homme.
Mon pauvre ami... Tu l'aimais tant !
J'étais effondré, comprenant soudain qu'il évoquait une fin dramatique pour la jeune Castillane. J'étais venu rôder autour de sa maison pour avoir des nouvelles d'elle. Il n'était pas question que je me montre à son époux et que j'affiche ouvertement mes prétentions. Je voulais d'abord faire le point, de façon à pouvoir éventuellement préparer une intervention pour la libérer de l'emprise de cet homme. Mais, avant tout, je souhaitais apprendre qu'elle était heureuse et qu'elle vivait en bonne santé, choyée par son vieux mari, et voilà que le vieux corsaire m'annonçait un drame !
C'est la peste qui l'a emportée. Quand la maladie s'est déclarée en ville, le capitaine a voulu l'éloigner pour la préserver. La Demoiselle a refusé. Elle a insisté, au contraire, pour soigner les malades du voisinage. Nous pensions tous que Pacha Raïs n'accepterait pas et qu'il la forcerait à se réfugier à la campagne ou, du moins, qu'il l'enfermerait à double tour dans sa chambre pour la préserver des risques de contagion. À notre grande surprise, il accepta avec une apparente résignation, comme s'il considérait que c'était l'accomplissement d'une terrible fatalité. Point n'est besoin de te dire le reste, comment elle mourut...
Malgré mon chagrin, j'avais remarqué avec satisfaction comment le vieux portier avait appelé Dolorès "la Demoiselle". Cela prouvait que, même aux yeux des plus fidèles serviteurs du raïs, elle n'était jamais apparue comme son épouse légitime. Quatorze ans plus tard, ma jalousie était toujours présente et ma douleur ne pouvait pas seule l'apaiser.
Le Capitaine a été bon avec elle jusqu'au bout. Sachant combien elle était restée attachée à la religion chrétienne, lui qui haïssait les prêtres, s'est enquit du moyen de lui procurer la consolation de la foi, au dernier moment. Il a enfin déniché un vieux curé, qui croupissait depuis longtemps au bagne d'Alger parce qu'il était trop modeste pour intéresser quelqu'un à son rachat. Il fit venir l'homme d'Église, pour donner l'absolution à sa malheureuse épouse. Tout le monde pleurait, dans la maison, ce jour-là. Nous l'aimions tant ! Ceux qui l'avaient détestée au cours de la première période, quand elle vivait orgueilleusement dans son appartement avec ses deux servantes, avaient eu l'occasion, depuis que son statut avait changé, de l'apprécier pleinement pour sa gentillesse.
Son statut avait changé ?...
Rassure-toi, elle a toujours été traitée comme une princesse, mais elle est sortie de son isolement après ton départ.
Et le vieux curé, qu'est-il devenu ?
Le Capitaine a racheté sa liberté, pour le remercier d'avoir accepté de se rendre au chevet de la malade sans manifester de crainte pour la contagion.
J'embrassais le vieil homme, qui pleurait en silence, au moment où un petit homme, entièrement