Version du 07 janvier 2005



La Rousse de ma vie

Nouvelle, suivie de "Poèmes pour un Amour défunt"

Paul MOMBELLI


Depuis combien d'année déjà n'ai-je pas caressé un corps de femme ?
Quinze ans, peut-être. Il paraît qu'à mon âge, cela n'a rien d'exceptionnel. Et pourtant...
Et pourtant j'ai beaucoup de mal à réaliser que je suis entré dans le troisième âge. Certes, mon subconscient a admis que je ne suis plus un jeune homme, mais il pourrait encore facilement croire que je suis un homme jeune. Aucune douleur persistante, aucun handicap, même léger, n'est là pour me rappeler que les années ont passé.
Mes yeux ont faibli, la presbytie s'est emparée d'eux, mais cela a commencé à la quarantaine et je me suis adapté aux lunettes qu'elle m'impose pour lire de près.

Après ce terrible accident, qui a coûté la vie à ma compagne, je me suis retrouvé seul et désemparé. J'ai cru, au début, que ma vie était finie, que j'allais, moi aussi, devoir disparaître de la surface de la terre.
À plusieurs reprises, j'ai manipulé une arme en pensant m'en servir contre moi. J'avais choisi mon revolver Smith et Wesson, en calibre 44 magnum. Un terrible calibre qui aurait pu sans peine corriger une maladresse du dernier instant. Je suis bon tireur, les coupes qui sont sur ma bibliothèque en témoignent, mais je n'ai jamais tiré sur une cible vivante, surtout que celle-ci allait être moi-même.

Je m'étais installé sous un arbre dans le fond du jardin, sous un pamplemoussier qui n'a jamais produit grand-chose, sans doute en raison de sa mauvaise exposition dans ce coin disgracié. Je prévoyais que le choc serait terrible, dans mon crâne, et que d'immondes matières se répandraient autour de mon cadavre. Un dernier souci de propreté m'avait donc fait choisir ce coin, pour éviter, à des étrangers, la macabre mission de récupérer mes bouts de cervelle épars. Ici, les fourmis feraient le nettoyage, comme elles l'ont sans doute fait pour le corps de mon vieux chat, enterré non loin de l'endroit où j'étais assis.
Une terrible image s'était alors imposée à mon esprit, celle de ces rabbins juifs qui, après un attentat à l'explosif, ramassaient consciencieusement les moindres morceaux des corps de leurs coreligionnaires, déchiquetés par l'explosion.
Curieusement, ce sont ces images, si souvent vues à la télévision, qui m'ont empêché de commettre l'acte irréparable. Non, je n'étais pas un terroriste ! Il me fallait vivre, vivre seul, mais vivre.

Les années ont passé. Peu à peu j'ai fait mon deuil de mon épouse. Elle est finalement entrée dans le domaine de mes souvenirs. Un domaine très encombré, sur lequel un voile de poussière recouvre progressivement tout être et toute chose. On croit que la déchirure sera toujours ouverte et purulente, et l'on se réveille un matin sans même une cicatrice. Il en fut de même pour ma mère, l'être qui m'a sans doute le plus aimé sur cette terre et auquel je n'ai rendu qu'une bien maigre partie de son amour. Mais elle est toujours là, en moi, et ne mourra pas vraiment tant que je vivrais.

Il ne m'a pas fallu très longtemps pour m'intéresser à nouveau aux femmes. Les femmes de mon âge me paraissaient bien vieilles. Celles qui étaient nettement plus jeunes ne s'intéressaient visiblement pas à moi. Je restais donc solitaire pendant quelques années encore, bien que ma sexualité eût ses exigences, que je tentais de satisfaire comme, je le suppose, font les moines et les ermites.
Je n'ai jamais été un homme à femmes. Celles que j'ai connues intimement, ont dû m'apprivoiser longuement avant que je me décide à leur faire la cour. Je ne suis pas l'homme des rencontres fugitives et aucune femme ne vit plus dans mon voisinage immédiat. Je me croyais donc condamné au célibat définitif.

Pour meubler ma solitude, je me suis mis, comme tout un chacun, à surfer sur Internet.
Un site m'attirait tout particulièrement. Il était consacré aux femmes rousses, auxquelles il rendait un vibrant hommage.
Je ne saurais dire pourquoi, j'ai toujours nourri un fantasme pour les femmes rousses, lequel ne s'est jamais concrétisé... Jusqu'ici !
Car voilà qu'une idée, que je jugeais tout d'abord farfelue, s'installa bientôt profondément dans mon cerveau : pourquoi ne pas profiter du forum de ce site pour essayer de faire la connaissance d'une rousse, aussi esseulée que moi ?
Vous me direz qu'il existe des sites de rencontres, dont la destination est justement de mettre en contact des individus qui cherchent une âme sœur. L'avantage de ces sites étant que tous les participants, hommes et femmes, ont la même préoccupation ; l'inconvénient, à mes yeux, c'est de cela ressemble un peu trop à du racolage, voire à de la prostitution.
Non, je voulais que ma rencontre avec cette femme rousse soit presque fortuite, comme le sont les rencontres de la vie.

Après avoir épluché un nombre incalculable de messages, dont la vulgarité ou la banalité m'écœurait un peu, je tombais enfin sur un texte qui attira mon attention de façon positive. Une femme, sans doute d'âge mûr, s'y exprimait avec beaucoup de distinction et de finesse, dans un français parfait, très loin du texto habituel. Elle racontait les difficultés qu'elle avait eues à surmonter, étant enfant, à cause de sa rousseur et de la méchanceté de ses petits camarades de classe. Puis, les choses s'étaient calmées à sa puberté, quand les garçons avaient commencé à s'intéresser à elle et elle aux garçons. Elle s'était alors rendu compte que cette rousseur, qui l'avait tant fait souffrir, devenait un avantage, en raison de l'attraction qu'elle exerçait sur les garçons. Plus tard, elle se rendit compte que son tempérament de rousse volcanique était même une bénédiction dans le domaine amoureux.
Cette prédisposition au plaisir ne lui avait pourtant pas permis d'atteindre le bonheur, après deux échecs retentissants, elle se retrouvait seule dans l'existence.
Mon sang ne fit qu'un tour : " Voilà la femme qu'il me faut ! "

Hélas, je n'avais d'elle, suivant la règle des forums, qu'un surnom et aucune adresse de messagerie. Il me fallait donc la convaincre, par le même média, de prendre contact avec moi pour poursuivre une communication en direct.
J'écrivis un message dans ce sens, qui s'installa aussitôt sur le forum du site.
Mes chances de réussites me semblaient être minces, premièrement, il n'était pas évident que la dame revînt visiter régulièrement le forum, ce qui lui permettrait, éventuellement, de voir mon message. Deuxièmement, il me semblait peu probable qu'elle réponde à un message qui me semblait être un peu trop pressant.

Effectivement, les semaines passèrent et je ne reçus, sur l'adresse de messagerie que j'avais inscrite à la fin de mon message, que quelques virus et quelques plaisanteries d'un goût douteux. Parmi ces derniers courriels, certains qu'il aurait fallu vérifier avec soin, prétendaient être écrit par des demoiselles de moins de vingt ans, qui se proposaient pour remplacer mon égérie. Je ne pris même pas la peine de répondre, même si les auteurs de ces messages étaient sincères, je n'avais que faire de gamines qui auraient pu être mes petites-filles.

Et les mois filèrent rapidement, confirmant bien l'impression d'accélération du temps qui nous vient avec l'âge.
J'avais presque oublié ma tentative sur Internet, lorsque me parvint enfin la réponse que je n'espérais plus.
Il s'agissait bien d'une femme rousse, de la cinquantaine, divorcée. Elle acceptait de correspondre avec moi, mais uniquement sur un plan amical. Comment aurait-il pu en être autrement, nous habitions à des milliers de kilomètres l'un de l'autre !
Internet à ceci de fabuleux, que l'on peut se faire des amis à travers le monde, sans dire seulement bonjour à ses voisins de palier.

Notre correspondance devint vite très assidue. De quelques messages par semaine, nous en arrivâmes bientôt à un message quotidien. Chacun de nous se racontait et écoutait l'autre le faire. Le ton était toujours très amical, mais notre intimité s'accroissait peu à peu. Le tutoiement s'était imposé très vite, comme il est de tradition sur le Web.
Nous en étions venus à des confidences que s'échangent deux amies d'enfance. J'ai bien dit : deux femmes, parce que c'était ma belle amie qui donnait le ton à l'ensemble. Nos propos n'avaient rien d'égrillard, mais leur caractère intime était beaucoup plus marqué que dans ceux qu'échangent des hommes entre eux. Les femmes, même pudiques comme ma Louise, quand le seuil de la timidité est franchi, n'hésitent plus à entrer dans des détails qui feraient rougir un macho, empêtré dans son langage vulgaire.

Comment de l'amitié sommes-nous passés à l'amour ? Voilà une question à laquelle il n'est pas facile de répondre. Heureusement que je conservais pieusement tous ses messages, cela va me permettre de faire un travail d'historien.
La première fois qu'elle sortit de son ton résolument amical, fut dans un message en réponse à l'un des miens, dans lequel je me moquais un peu de moi, de mon âge " canonique " et des défaillances qu'il ne manquait pas de m'apporter. Il faut se souvenir qu'elle avait quinze ans de moins que moi. J'avoue que j'avais un peu forcé sur la charge, en espérant que cela provoquerait une réaction positive chez elle. Je ne fus pas déçu :

Mon cher et adorable Pierre, je ne comprends absolument pas ce langage venant d'un homme ayant absolument tout pour plaire à une femme : charme certain, romantisme, intelligence vive, humour désopilant, gentillesse, empathie etc. etc. Et je t'assure qu'avec ces qualités remarquables... On s'en fout de ton âge ! Ce n'est qu'un détail ! Tu peux plaire encore et encore et pas seulement virtuellement !
Je pense que tu fais une grave erreur en mettant de côté l'aspect sexuel de ta vie. Je pense que les hommes d'âge mûr sont de meilleurs amants que dans leur jeunesse, car ils savent prendre le temps, qu'ils savourent davantage les choses et qu'ils ont une maturité sexuelle qui ne peut être qu'un atout. Tu n'as pas besoin d'attendre une femme qui soit un stradivarius sur le plan sexuel ! Peut-être qu'avec un bon musicien, j'allais dire un virtuose, n'importe quelle femme (pas complètement éteinte sexuellement), deviendrait justement un stradivarius !

J'introduis un jeu de rôle entre nous, pour accentuer encore notre intimité, je l'appelais Pénélope et elle me répondait Ulysse. La situation de ces deux héros mythologiques était assez semblable à la nôtre, en raison de notre éloignement, mais en acceptant le rôle de Pénélope, elle ne pouvait évacuer le fait que celle-ci soit mariée à Ulysse, même si de nombreuses années les avaient tenus éloigné l'un de l'autre.
Cela me valu des messages du genre de celui-ci :

Bon, je te laisse maintenant, mais dois-je te dire Bonne nuit ou Bonne journée ? Tout dépend de l'heure à laquelle tu liras cette lettre mon bel Ulysse ! Rassure-toi, tu es très important pour moi et je t'aime vraiment beaucoup... Mais que tu es si long à revenir !

Ce n'était encore qu'un jeu, mais des mots étaient écrits, qui ne pouvaient pas ne pas laisser des traces dans nos esprits.
Il est clair, qu'à cet instant, la correspondance avec cette femme m'était devenue indispensable. La femme aussi, d'ailleurs. Mais comment le lui dire sans l'effaroucher ? Je vous rappelle que je ne suis pas doué pour la drague. Il fallait que ce soit elle qui prononce les premiers mots d'amour, à moi de faire en sorte qu'elle soit amenée à les écrire.
Je ne fus pas trop maladroit et voici le message, qui, pour la première fois, ne se dissimule pas derrière les personnages antiques :

Oui cher Pierre, tu es devenu une personne indispensable dans ma vie ! Et je suis même étonnée d'être aussi attachée à toi et en si peu de temps ! Je ne me pose pas de questions ! Je prends les belles choses de ma vie comme elles se présentent et je me battrai férocement pour les garder ! J'espère (en fait, je sais) qu'il n'y aura jamais de fin à cette belle amitié amoureuse et qu'elle ne fera que croître avec le temps. Notre relation me fait me sentir encore plus "femme"...
Sur ce, bonne nuit, mon tendre ami.

Elle signait encore " mon tendre ami " alors que les mots précédents étaient plutôt des mots d'amour. Il fallait absolument que je la pousse dans ses retranchements et que je l'amène à prononcer le mot qui ferait franchir le point de non-retour à notre relation.
Pour cela, je lui envoyais une mise en demeure, assez brutale, de se prononcer sur la véritable nature de ses sentiments. C'était un peu un coup de pile ou face, mais joué avec une pièce que je savais être un peu pipée.
Sa réponse me plongea dans la béatitude la plus complète :

JE SUIS AU LABO DE CHIMIE, ENTOUREE DE NOMBREUX COLLEGUES (QUI POURRAIENT VOIR À TOUS MOMENTS CE QUE J'ÉCRIS OU LIS), MAIS JE TENAIS TOUT DE MÊME À TE RÉPONDRE BRIÈVEMENT POUR TE DIRE : OUI JE T'AIME MON AMI D'ÂME ET DE CŒUR.
À TOI, POUR TOUJOURS, TA PÉNÉLOPE

Le personnage de Pénélope revenait à la surface, mais je pris ce retour comme une dernière poussée de pudeur, qui n'altérait en rien la force des mots importants : " OUI JE T'AIME ".

Ces mots me ravissaient, au-delà de toute description, mais je n'en étais pas moins étonné : comment un tel amour avait-il pu naître entre deux personnes qui ne s'étaient jamais rencontrées, qui ne connaissaient d'eux que quelques photographies et la teneur de tous les messages qu'ils avaient échangés ? Je crois, aujourd'hui, que la réponse tient dans cette dernière partie de la phrase précédente. Nos esprits, nos cœurs et nos âmes se connaissaient sans doute beaucoup mieux, à travers nos longues lettres, que ceux de beaucoup de couples qui étaient tombés amoureux au contact direct. Nous avions échappé au coup de foudre, provoqué sans doute plus par des échanges de phéromones que par les effets de la raison ; nous n'avions pas été réellement influencés par quelques détails de nos physiques ; mais nous nous connaissions infiniment mieux que beaucoup de personnes qui sortent ensemble depuis des mois.
Mais cet amour, pour aussi fort qu'il soit, ne risquait-il pas de n'être que platonique ?
La réponse à cette importante question, c'est la pudique Louise qui me l'apporta :

Lorsque je pense à toi, c'est avec mon cœur, mon âme, mon esprit, mais aussi, avec mon ventre... Si ce n'est pas du désir çà !
Les choses sont allées si vite entre nous ! De simples civilités, nous sommes passés à de l'amitié, puis à de l'amitié amoureuse et nous avons alors un peu "paniqué", peut-être lorsque ce sentiment s'est transformé en amour.
J'ai l'intention de t'écrire une longue lettre en fin de semaine, mais son contenu pourrait différer en fonction de la façon dont tu comprendras ma présente lettre. Peut-être mon ardeur te fera-t-elle peur et voudras-tu ne t'en tenir qu'à une amitié amoureuse (j'en doute) mais sommes-nous prêts à vivre tous les bouleversements qu'un amour pourrait apporter dans nos vies ? L'es-tu ? Veux-tu vivre cet amour avec moi ?
Je t'embrasse tendrement mon bel Ulysse

Ma réponse fut naturellement positive. Je savourais encore le seul mot qui faisait allusion à une relation physique possible, le mot " ventre ", quand je reçus un message torride, qui ne laissait plus de doute du fait que notre relation n'était pas que platonique et incluait bien une forte composante sensuelle :

Prends-moi dans tes bras, là, maintenant, tout de suite ! J'en ai besoin mon tendre amant.
Besoin de sentir ta chaleur avec tout ce froid et toute cette neige qui tombe dehors.

Après cela, il ne restait plus qu'à concrétiser cette passion virtuelle, pour en faire un véritable et grand amour, avec toutes ses composantes essentielles, la composante sexuelle n'étant pas des moindres.
C'est pour cela que j'attendais, dans cette aérogare bondée, l'arrivée prochaine de son avion.
J'étais certain que, comme moi, elle avait actuellement un pincement au ventre, à l'idée que toutes nos belles théories amoureuses allaient être, très bientôt, confrontées à la réalité, à nos réalités !


Lorsque les passagers de l'avion, qu'était censée prendre ma belle Rousse, eurent achevé de récupérer leurs bagages et eurent quitté l'aérogare, je fus bien obligé de constater qu'elle n'était pas venue.
Ma première impulsion fut de me ruer sur un téléphone pour l'appeler chez elle, mais je réfrénais cette envie. Cette aventure virtuelle s'étant déroulée essentiellement sur le réseau d'Internet, il me semblait que je devais continuer à utiliser ce média et, surtout, une intuition soudaine me soufflant qu'il ne s'agissait pas d'un simple contre-temps, je voulais conserver une trace écrite de sa réponse. La grande force des messageries d'Internet, c'est la mémoire des événements qu'elles permettent de disposer, contrairement au téléphone, qui est l'illustration même du dicton : " Les paroles s'envolent et les écrits restent ".

Je rentrais donc chez moi dans un état représentant un mélange antinomique d'abattement et de surexcitation. De toute façon, l'avion, qui venait d'atterrir, étant le dernier de la journée en provenance de son pays, il ne servait à rien de rester davantage dans l'aérogare.

Un long message d'elle m'attendait sur ma messagerie. Après m'avoir une nouvelle fois affirmé son amour, elle m'expliquait, qu'au dernier moment, elle n'avait pas pu prendre l'avion pour venir à ma rencontre. Il ne s'agissait pas d'un retard, son billet soumis à conditions ne lui permettait d'ailleurs pas de remettre à plus tard son voyage.
Non ! Elle avait décidé, de façon soudaine mais définitive, que notre belle aventure virtuelle ne prendrait jamais un caractère réel. Elle souhaitait, contre toute attente et à sa propre surprise, que notre réunion physique n'eut jamais lieu.
Cette fois-ci complètement abasourdi, je lisais et relisais ce courriel qui sonnait le glas de toutes mes espérances amoureuses. Jamais, au grand jamais, je n'aurai l'immense satisfaction de connaître intimement une femme rousse. Ainsi, il fallait me résoudre, également, à n'avoir plus jamais l'occasion de faire l'amour avec une femme, ce qui représentait une sorte d'enterrement vivant.

L'image de mon gros revolver, de calibre 44 magnum, s'imposait de plus en plus fortement à mon esprit. Une image qui cesserait sans doute rapidement d'être virtuelle !


Elle était rousse
Et pourtant douce,
Fille d'Irlande
Aux yeux amande,
A la peau argentée
D'éphélides semée.
M'aimait-elle vraiment
Ou feignait-elle seulement ?
Jamais ne le saurais,
Car j'en mourrai !



Nota : le site dont on parle dans le texte : http://www.roussesland.com/



POEMES POUR UN AMOUR DEFUNT


LA PERLE DE NACRE

L'intense bleu du ciel est parsemé de strato-cumulus blancs,
Qui semblent se dépêcher vers un rendez-vous lointain,
Vers cet Ouest qui toujours attira les hommes et les nuages.
La chaleur du soleil est contrebalancée par la brise fraîche,
Qui souffle sans discontinuer, venant des îles du Nord.

L'océan, aux tons gris bleutés, participe aussi à la fuite commune,
Délaissant les brisants de corail, qu'il n'ourle plus d'écume,
Pour allonger sa vague vers cet avenir superbe et incertain.
Les îles, par un curieux mirage, paraissent naviguer, également,
Vers cet objectif commun, que l'alizé leur assigne.

Marie-Galante se souvient qu'elle fut une caravelle,
Rebaptisée Santa-Maria, pour que l'amiral des West Indies,
Puisse assister, le front haut, à la messe du dimanche.
C'est sans doute pour cela, que frappée de malédiction,
Le prestigieux vaisseau s'abîma dans les flots amers,
Le 25 décembre 1492, un jour de Noël !

Marie-Galante, petite catin espagnole, tu ne seras pas admise
Dans le prestigieux trio, qui devait ouvrir le Nouveau Monde
A une nouvelle existence et? paradoxe ultime, se sont tes sœurs,
Comme toi fardée à outrance, la Pinta et la Nina, qui sauvèrent
L'orgueilleux conquérant, qui voulait planter la croix de Dieu
Dans le ventre des Indiens caraïbes, ces purs sauvages.

Moi, je rêve devant mon clavier, en pensant à ma Belle,
Mes pensées essaient de s'envoler vers elle, mais se heurtent
Aux éléments ligués pour tout emporter vers cette Amérique latine,
Qui est, pour moi, vide de sens et d'intérêt, puisque privée d'Elle.

Ma douce colombe rousse est beaucoup plus au Nord,
Dans un pays de neige et de froidure, où il fait bon
Se blottir nus, l'un contre l'autre, sous une épaisse couette,
Où les chaleurs animales se mêlent pour n'en faire plus qu'une,
Alors que, timidement, les mains partent à l'aventure.

J'imagine la mienne, qui cherche à tâtons, vers les profondeurs du lit.
Après un parcours sinueux, où les creux succèdent aux bosses,
La voilà soudain parvenue sur un rivage humide, où s'ouvre
Une mystérieuse grotte, aux parois ruisselantes de liqueurs marines.
Là, dans cette position centrale, bien abritée et divinement parfumée,
Sous une toison rousse, douce comme de la mousse au toucher,
Se tient l'Origine du Monde, chère à Courbet et à moi encore davantage.

Dans les replis nacrés de cette moule divine, se dissimule une perle,
Délicate et sensible, devant laquelle je me prosterne avec ferveur,
Car si la Rousse que voici est ma maîtresse absolue, cette perle
La gouverne en maître. Je suis donc doublement inféodé à ce bouton
De chair rose, qui devra être, toujours, l'objet de toutes mes attentions !

Divin Clitoris, véritable dieu de l'amour, veux-tu bien parler de moi
A celle pour laquelle je vis désormais, celle qui est, à jamais, au centre
De mon existence solitaire ? Dis-lui qu'elle pense à moi, ne serait-ce
Qu'un instant, quand tu te gonfle du plaisir qui l'inonde.
Cette brève communion secrète, m'ouvrira, sans aucun doute
L'accès au Paradis des amants, ce lieu où nous nous rejoignons
Parfois, en dehors du monde cruel qui nous sépare.



POURQUOI JE L'AIME

Hier, au cœur de la nuit, tu m'as demandé : " Pourquoi m'aimes-tu ? "
J'aurais pu me contenter de répondre : " Parce que tu m'aimes ! "
N'est-ce pas une raison suffisante ? Être aimé de toi n'est-elle pas
La plus belle chose au monde, qui, à elle seule, vaudrait un empire ?
Mais je sens que tu ne peux pas te contenter d'une telle réponse,
Même si elle est aussi forte que celle-là...

Je t'aime parce que tu es toi et parce que je suis moi,
Juliette et Roméo n'avaient pas d'autres raisons que celles-là ?
Quoi, encore une moue sur ton joli visage ? Oui, je sais,
Juliette était une pucelle de quinze ans, mue par un amour platonique,
Toi, tu es une femme fleur épanouie, au ventre rayonnant
De sensualité pour l'homme que tu aimes...

Je t'ai aimé, dès les premiers instants, non pour ce que je connaissais
De ta personne, mais pour tout le potentiel que je pressentais en toi.
Qu'est-ce que le coup de foudre, si ce n'est la prescience d'un trésor,
Caché sous l'apparence d'une femme ? Je t'ai aimée pour ta tendresse?
Pour le cri que tu allais lancer pour m'appeler à tes côtés,
Quand la froide neige glacerait ton cœur et ton corps...

Je t'ai aimée pour la raison que tu manifesta lorsque je t'exposais
Mes problèmes et te faisais partager mes soucis et mes peines.
J'aime en toi la femme romantique, l'artiste à la sensibilité exacerbée,
Celle qui, avec patience et pédagogie enseigne aux enfants.
J'aime celle que j'ai rencontrée, il y a un peu plus d'un mois
Et qui fait partie de moi depuis l'aube des temps...



DEUX MOITIES D'UN TOUT


Avant le lever du soleil,
Le ciel se pare de nuages roses,
Bon présage pour les amoureux !
Mon âme lavée par le sommeil
Fait de moi un petit enfant
Ouvert à la vie et à la perception
Du monde et je découvre,
Avec ravissement et un peu d'effroi,
Qu'un grand amour occupe ma vie !
Comment est-il entré en moi ?
Pourquoi s'est-il installé en maître
Dans mon existence pourtant déjà bien remplie ?
Voilà que, cent fois pas jour, je lance ma messagerie
Aux heures les plus invraisemblables,
Alors qu'il est strictement impossible
Qu'un message de ma belle y soit déposé !
Elle dit qu'elle est mon amante, pas ma maîtresse,
C'est pourtant bien en maître absolu qu'elle règne sur moi !
Pourtant, aucun désir de révolte ne n'habite
Je lui ais offert, sans combattre, mes meilleurs
Territoires et la regarde, ravi, piétiner mon cœur.
Oh, toi qui monopolise mes pensées,
Sais-tu combien tu fais déjà partie de moi-même ?
Combien, déjà, une grande partie de moi
Ne m'appartient plus et n'appartient à personne
D'autre qu'à toi ? Tu crois être libre de faire ce que tu veux,
Erreur, ma belle ! Une partie de toi-même
Ne t'appartient plus, non plus, elle est remplacée
Par une encombrante partie de moi-même.
Nous sommes devenus deux moitiés d'un même tout !



LE COMPLEXE DE STOCKHOLM

Il n'est pas trois heures, tout est calme autour de moi
Les grenouilles et les criquets ont interrompu leurs chants
Que certains qualifient de vacarme. Ils vont recommencer
Bientôt, quand la lumière du jour va poindre à l'horizon.

Pourquoi me suis-je levé ? Je l'ignore, un devoir impérieux
M'a poussé hors du lit : " Il faut que je lui écrive un mot ! "
Dans le noir le plus complet, le monde semble attendre une arrivée.
A présent je sais ce qu'est l'absence, je sais ce qu'est un monde
Privé de son soleil, comme est ma vie privée de toi, mon amour.

Toute la vie, autour de moi somnole, pleine de l'assurance qu'il va venir
Le maître de toute existence, il va venir et après avoir déjoué
La barrière de nuages, qui chaque jour tentent d'interrompre son
Ascension, va bientôt percer, de ses rayons ardents, ces nuées futiles.

Mais moi, je sais que mon soleil ne sera pas au rendez-vous,
Celle qui éclaire mes jours, ensoleille mes nuits, ne poindra pas
A l'horizon, sur Petite-Terre. Elle restera perdue dans les mornes
Solitudes glacées du Grand-Nord, bien au-delà de ma portée.

Pourquoi faut-il que le monde soit ainsi fait, que chacun ne puisse
Disposer de sa chacune ? Pourquoi doit-on vivre dans le noir,
Quand un soleil existe et éclaire d'autres cieux ? Certes, j'ai découvert
Le mien un peu tard, mais ce n'est pas faute d'avoir cherché.

Longtemps, j'ai erré sur des routes peu sûres, mal éclairées
Par des astres imparfaits ? Longtemps j'ai cherché celui qui chaufferait
Mes os et me donnerait une nouvelle jeunesse, une nouvelle foi
En l'amour, celui qui me rendrait mon cœur de quinze ans,

Pour pouvoir, enfin, offrir à ma Juliette, le cœur d'un Roméo,
Aussi ardent et neuf que celui de l'amant de Vérone ressuscité !
Les Capulets ne sont plus, pris par les contraintes de leur commerce,
Les Montaigus aussi vaquent à leurs affaires sans nous prêter attention.

Un seul cerbère garde encore sa porte, un ogre qui veut
Dévorer son corps avec ses confrères. Un seul garde ? Qui l'empêcheDe fuir ?
Las, mon ami, les choses sont devenues plus complexes,
Aujourd'hui, son gardien a su lui plaire et son cœur naïf palpite pour lui.

Le complexe de Stockholm ? Peut-être, mais ce qui est certain, c'est que
Le blanc paladin ne peut plus se contenter de foncer avec sa lance
Pour délivrer la belle princesse !
Tout juste a-t-il le droit d'ajuster Sa guitare et d'attendre les premiers rayons de l'astre du jour,
Pour pousser sa chanson chargée d'espérance et d'aller se recoucher,
Ensuite, pour tenter de rêver d'elle, condamné au monde onirique et virtuel...



SOLITUDE FINALE

Vides, mes journées sont bien vides, sans elle,
Mon espace était plein de sa présence virtuelle.
Bien que loin de moi, elle occupait tout mon temps,
Grâce à cette messagerie consultée fréquemment.
Désormais, Internet n'a plus aucun intérêt pour moi,
Plus aucun message ne met mon cœur en émoi.
Pourtant je sais que, quelque part, elle est vivante,
Mais elle n'est plus pour moi qu'une absente,
Une femme anonyme, comme il en est des milliards,
Silhouettes imprécises, visages perdus dans le brouillard.
Seul, je serai toujours seul dorénavant, même si
Des êtres m'entourent, me parlent, sans que je m'en soucie.
Je fais mienne cette vieille citation éculée :
Un seul être me manque et tout est dépeuplé !



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